Henri JULIEN

Propos sur le secourisme

Le secourisme ne bénéficie pas aujourd’hui en France du niveau d’intérêt qu’il mérite de la part du monde médical. Il est mal connu ou ignoré des étudiants en médecine pour qui son enseignement n’est pas encore systématique. Il est peu pratiqué par les médecins de ville qui ne connaissent que trop rarement ses techniques. Ce sont les médecins qui ont un exercice en relation directe avec l’urgence (comme les médecins oxyologues ou urgentistes, les cardiologues, certains pédiatres, les généralistes à la campagne, les médecins militaires) qui en ont la meilleure connaissance.

Le secourisme est aujourd’hui, non pas menacé mais singulièrement limité dans son développement alors même que son renouveau technique et éthique est évident. 250.000 à 300.000 personnes apprennent à pratiquer un massage cardiaque chaque année dans le cadre de l’AFPS alors que le nombre de français augmente de plus de un demi million par an. C’est dire que la probabilité, lorsque surgit une détresse, de voir réaliser un geste de sauvetage adapté pratiqué par un témoin est très faible. Cette situation n’est pas en passe de s’améliorer.
Il ne nous appartient pas ici de savoir quels sont les facteurs de cette diffusion trop confidentielle, d’en définir les responsabilités. Force est de constater que la population française n’a pas dans le domaine du secourisme, un niveau de formation digne d’un pays avancé, si l’on se réfère ou si l’on se compare à d’autres communautés.
Pourtant la demande de formation existe. Citons les résultats de la dernière enquête effectuée au sein de l’Education Nationale qui ont révélé que l’enseignement du secourisme est souhaité par les élèves.

LES MÉDECINS ET LE SECOURISME

Les médecins, et particulièrement ceux qui appartiennent au monde de l’urgence, n’accordent pas à la diffusion du secourisme ni la place ni l’attention qu’il mérite. Le secourisme est suspect de dilapider une partie du pouvoir médical. Les mêmes confrères qui contestaient aux secouristes le droit de pratiquer un massage cardiaque en 1980, d’utiliser de l’oxygène en 1990, s’opposent aujourd’hui à la diffusion de techniques spécifiquement secouristes, comme la défibrillation semi-automatique. La France a attendu presque 10 ans la publication du décret autorisant l’utilisation des défibrillateurs semi-automatiques. Ces derniers étant considérés comme des appareils réservés à l’utilisation par des médecins, alors qu’outre Atlantique ces mêmes appareils étaient mis à la disposition du public dans un but de plus grande efficacité.
Pourtant le secouriste est l’allié objectif du médecin, du médecin d’urgence tout particulièrement. Il est peu de professions, de spécialités qui disposent, comme le médecin d’urgence, de correspondants volontaires, au niveau technique contrôlé, aux modes d’interventions définis par des protocoles, d’une population tout acquise à son éthique, ses techniques, ses modus operandi. Le monde des secouristes constitue pour les médecins d’urgence un relais de savoir, de compréhension, d’opinion, que toutes les professions nous envient. Que les professionnels de l’urgence et les médecins qui participent au réseau de l’urgence en France mesurent bien la chance qu’ils ont d’avoir dans la population des correspondants qui sont autant de relais favorables.

LES SECOURISTES "PROFESSIONNELS" ET LE SECOURISME

Les secouristes en équipe professionnels que sont les Sapeurs-Pompiers français ne sont pas toujours favorables au développement du secourisme associatif. Ils y voient là une population susceptible d’occuper une partie de leur créneau opérationnel. Outre le fait qu’un jeune bénévole du secourisme devient souvent un bon professionnel adulte, force est de constater qu’il n’existe pas de véritable concurrence entre un service public qui assume une responsabilité opérationnelle territoriale 24 h sur 24 et des associations bénévoles dont les horaires de présence sur le terrain en France se limitent à quelques heures le week-end. Sous ces conditions il faut considérer les associations de secouristes et leurs groupes d’intervention comme des auxiliaires des services publics, ce qu’ils sont par définition, susceptibles de procurer une aide dès qu’une situation de crête ou d’exception contribue à augmenter les besoins opérationnels. Sachons leur faire une place dans le quotidien, les associer, de manière que leur appui, le jour où il sera nécessaire ne soit pas une improvisation du dernier instant.
Quant aux secouristes amateurs, je pense aux mères de famille, aux jeunes gens issus du service national, tout le monde se plait à dire qu’il serait bon qu’ils puissent se recycler. Combien de casernes, de SAMU, de services de l’Etat ont proposé de le faire ? Il ne suffit pas lors d’une intervention de constater que le MCE ou le bouche à bouche sont mal faits. Encore faut-il proposer à ce sauveteur d’occasion, secouriste bénévole formé il y a souvent quelques années, de corriger ses défauts, d’actualiser ses techniques. La profession a là une responsabilité de fait. Détentrice d’un savoir, sûre de techniques éprouvées lors des interventions pour secours à victime elle a un devoir de transmettre son expérience. Particulièrement à ceux pour qui l’exercice des premiers secours est réduit à la probabilité de se trouver confronté à un accident de la route ou d’une détresse familiale.

AMBIGUÏTÉ DE LA TUTELLE DU SECOURISME

Le secourisme a vocation interministérielle. Ce qui pourrait être un avantage se découvre être dans les faits un handicap à son développement. Par ses techniques il relève de la santé, de par son enseignement et sa diffusion il procède d’une démarche d’éducation, de par sa situation administrative et son importance dans la sécurité publique il est rattaché à la défense et sécurité civile du Ministère de l’Intérieur. Il comporte également des volets "défense" par le volume des militaires qu’il est nécessaire de former, "transport" par la part que représente l’accidentologie routière, "travail" par les nécessités de prévention et de prise en charge des accidents du fait de l’emploi, "sport", "marine", etc. La multiplication des organismes de tutelle entraîne indéniablement une pesanteur dans l’avancement des projets, une moindre responsabilisation en la matière. L’observatoire de secourisme aujourd’hui défini et ses commissions mises en place devraient créer une dynamique qui permette son développement et son rayonnement. Il faut bien constater que la France qui avait une avance dans ce domaine, voit aujourd’hui les techniques de secourisme retenues en fonction de situations, d’expériences, de travaux étrangers.
On ne peut que déplorer l’absence presque totale d’expérimentations, d’études statistiques, de travaux de recherche sur le sujet. Pour dix expériences ou publications américaines on peut difficilement citer une étude hexagonale.
Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions que le MCE pratiqué en France ait été défini aux Etats Unis, que la PLS à la "française" soit de plus en plus contestée. Ceci pourrait ne pas être gênant en soi, mais il se trouve qu’en France et aux Etats Unis le contenu du secourisme n’est pas tout à fait le même et qu’il ne vise pas à prendre en compte les mêmes pathologies. Le "First Aid" est d’abord destiné à faire face à un arrêt cardio-vasculaire. C’est la pratique de la RCP que les secouristes américains apprennent dans un laps de temps d’ailleurs plus limité que ne l’est celui de l’AFPS en France.
En France le secourisme a longtemps été marqué par l’accidentologie, dans les premières versions du BNPS une grande part était faite aux pansements, aux immobilisations, au contrôle des hémorragies, à la contention, etc. La réforme du secourisme a recentré l’enseignement sur le concret, sur les gestes essentiels capables d’assurer la survie en attendant les secours, sur la RCP. Tout le monde s’accorde à dire que c’est une bonne chose mais il ne faut pas pour cela abandonner notre exception française qui est la prise en charge de situations plus larges, médicales comme les malaises, traumatiques. Réduire le secourisme à la RCP peut se discuter. Il conviendrait d’en apprécier les avantages : programme plus court, diffusion plus rapide, existence de techniques et de matériels pédagogiques éprouvés ; ses inconvénients : action de prévention insuffisante, limitation de l’enseignement aux seuls arrêts cardio-respiratoires, perte de la spécificité française.
Il est temps qu’une dynamique se manifeste. Un complément du secourisme à partir du noyau AFPS était prévu : la mise en place de modules complémentaires capables de répondre à des situations d’urgence particulière, d’aborder les domaines de la prévention dans ses aspects domestiques, sécuritaires de l’Etat, industriels, routiers etc. Diffuser à la population les mesures à prendre pour éviter une intoxication, un accident domestique, se comporter devant une menace chimique, nucléaire, savoir ce qu’est un plan rouge, un plan ORSEC, ce que la France a prévu en cas de catastrophe survenant sur son territoire ou à l’étranger, savoir ce qu’est une overdose et y faire face sont autant de thèmes de secourisme qui doivent compléter l’AFPS. L’AFPS doit être considéré comme le tronc commun à partir duquel se développent des arborescences capables de compléter son objet qui est volontairement limité dans le temps, élémentaire dans ses techniques.
Souhaitons que la réunion très prochaine de l’observatoire sache redonner un élan et une ambition à la démarche véritablement interministérielle qu’est le secourisme.

LE DÉVELOPPEMENT DU SECOURISME EST INÉLUCTABLE

LES PROGRÈS TECHNIQUES MÉDICAUX LE RENFORCENT :
Il a été souvent reproché au secourisme de promouvoir des techniques contradictoires dans le temps. Il faut mettre la tête en hyper extension puis simplement la basculer, donner de l’oxygène, puis ne plus en donner pour finalement constater que l’oxygène est un gaz médical. Ce qui pose d’ailleurs de nouveaux problèmes d’approvisionnement aux secouristes. Ces apparentes contradictions témoignent de l’évolution des techniques médicales. Le secourisme procède de la médecine, et de ce fait, est tributaire de son évolution accélérée.
L’informatisation, la miniaturisation, l’emploi de matériaux nouveaux font évoluer ses matériels. L’apparition de maladies nouvelles, de connaissances physiopathologiques récentes font adopter des gestes ou des conduites à tenir renouvelées. Généralement l’évolution des techniques va dans le sens de la simplification, de la mise à disposition au plus grand nombre. Telle technique professionnelle pendant des années tombe dans le domaine public grâce à la diffusion de matériels simples, performants, peu onéreux : mesure de la TA, oxymétrie, défibrillation semi-automatique, etc.
La diffusion de ces techniques doit s’accompagner d’un volet de prévention, d’une formation minimale pour ne pas être délétère, d’une certification des techniques d’emploi et de leur innocuité. Il nous semble que ce domaine d’application grand public de la médecine, alors qu’il s’agit du domaine de l’urgence, relève également du secourisme.

LA DIVERSIFICATION DE SES CHAMPS D’APPLICATION VA RENFORCER SA DIFFUSION :
Une des raisons du désintérêt relatif pour le secourisme est qu’il n’aborde pas les problèmes spécifiques que peuvent rencontrer certaines catégories de personnes.
Enseigner l’AFPS a une infirmière, c’est bien, c’est nécessaire. Mais il faut se remettre en situation : on ne prend pas en charge un arrêt cardiaque sur un lit d’hôpital comme dans la rue. Quels sont les signes d’arrêt cardiaque chez un malade monitoré, comment pratique-t-on la ventilation, le MCE, comment est organisée l’alerte ? C’est un secourisme sanitaire qu’il faut prévoir.
Les secouristes peuvent intervenir, vont intervenir, en cas de catastrophe, c’était même là leur première justification. Il serait bon de prévoir une formation complémentaire destinée à les former à intervenir, aux côtés des services de l’Etat, au bénéfice de populations victimes de catastrophes naturelles, technologiques ou sociales. La mise en place de cette formation serait pour l’Etat le garant d’une cohérence des techniques, des moyens, des attitudes. Ceci éviterait de constater, comme sur chaque ACEL ou détachement à l’étranger, autant de formes d’aide que d’associations représentées.
Les militaires contribuent à la diffusion de l’AFPS. Mais force est de constater que cette dernière ne suffit pas à leurs besoins. Le futur combattant n’y apprend pas à prendre en charge un blast, un coup de chaleur, une hypothermie ou une gelure, un blessé par balle. Là encore un module complémentaire adapté répond au besoin.
D’autres domaines d’activité humaine ont des besoins propres : le monde du travail, la mère au foyer, les sportifs, les conducteurs. Sachons leur proposer une formation qui réponde à leurs besoins.

LE SECOURISME RÉPOND À UNE DEMANDE :
Tous les médecins sont surpris par la popularité, le succès du secourisme. Et moi le premier.
De passage à France Inter pour participer à une émission sur le secourisme, le standard a explosé sous les appels. Avec mon équipe de la BSPP, rédacteur, de plaquettes de secourisme destinées au grand public, nous avons été surpris par le succès de diffusion, plus de 300.000 exemplaires, de ce produit de bonne présentation mais à l’intérêt modeste. Lors des dernières portes ouvertes de l’école que je dirige, l’atelier RCP sur mannequin a été le plus visité. Les journées de sensibilisation du public, organisées avec la FFC, la ligue contre la mort subite ont toutes remportées un vif succès pour peu que le public y ait trouvé un apprentissage pratique.
Toutes les enquêtes placent le besoin de sécurité au premier rang des préoccupations des français. L’administration est saisie, de la part de particuliers, d’associations de demandes de formation ou d’information sur la prévention la conduite à tenir devant les accidents de la vie courante ou professionnelle. Lors de la récente enquête réalisée au sein de l’éducation nationale, la demande de formation en secourisme était placée en tête des propositions des élèves.
Toutes les couches de la population sont concernées : les jeunes, les adultes au travail ou à la maison, les gens âgés.

LE SECOURISME EST UNE NÉCESSITÉ OPÉRATIONNELLE :
Les professionnels de l’urgence ont besoin de secouristes formés et efficaces.
Toutes les études le montrent. Il est vrai qu’elles concernent généralement plus le devenir des arrêts cardiaques que les autres pathologies traumatiques, toxicologiques ou médicales. Mais pour ce qui concerne le pronostic d’un arrêt cardiaque il est tout à fait démontré que son devenir est déterminé par la présence ou non d’un témoin capable de pratiquer une RCP, par l’existence d’un état de fibrillation (qui se rencontre dans 80% des cas ) et par une défibrillation précoce. Les autres modalités de prise en charge, médicale ou non, qui constituent la chaîne de secours n’ont pas le même degré de signification statistique.
Le secourisme est donc nécessaire. Les justifications physiopathologiques bien connues : rapidité et irréversibilité de l’anoxie cérébrale, rapidité et gravité du cercle vicieux du choc hémorragique, potentiel aggravant de la douleur, nécessité de refroidir immédiatement une brûlure, de laver au plus vite une brûlure chimique, sont corroborées par des études épidémiologiques systématiques.
Les services d’urgence, quelles que soient la rapidité et la qualité de leurs interventions, ont besoin de voir leur capacité opérationnelle complétée, rendue plus efficace, par l’intervention de témoins qui assurent la survie de la victime. Ne pas le reconnaître c’est ne pas savoir tenir compte des réalités opérationnelles, ne pas l’organiser est manquer de clairvoyance ou du sens des responsabilités.
Tous les professionnels des services d’urgence, médecins, paramédicaux, Sapeurs-Pompiers devraient en être persuadés et de la même manière qu’ils vaccinent les populations, qu’ils donnent des conseils de puériculture ou de sécurité routière, qu’ils font mettre en place des extincteurs et des portes coupe-feu, il doivent soutenir, participer à son enseignement, et faire la promotion du secourisme.

LE SECOURISME EST UNE DÉMARCHE CITOYENNE :
Vouloir porter secours c’est s’intéresser aux autres. Faire preuve d’altruisme. En cette fin de siècle qui est considérée par tous comme individualiste, le secourisme est une forme noble d’intérêt à autrui. Cette forme quotidienne, banalisée, de l’attrait des grandes causes humanitaires ne doit pas faire sourire. Il y a autant de noblesse à se préoccuper du sort des populations lointaines, qu’à se préparer à être utile à son voisin lorsque surgit l’accident.
Cet altruisme, ce sens de la communauté, cette demande d’accès à la responsabilité doit être encouragée. Il est trop souvent mal compris et découragé de la part des professionnels : la difficulté technique, le peu de résultat objectif est mis en avant. Le danger pour le sauveteur ou autrui présenté comme un obstacle rédhibitoire sinon légal. Combien de fois n’a-t-on pas entendu qu’il valait mieux ne rien faire que de risquer se trouver en accusation ? Ceci a entraîné une abstention trop souvent fautive. Au lieu d’encourager la démarche, les professionnels, de surcroît investi de l’aura du savoir, du pouvoir, et de la valorisation morale attribuée à ceux qui s’occupent de l’humanité souffrante, ont trop souvent dissuadé les amateurs.
A cette attitude malthusienne doit se substituer une attitude résolument positive. C’est du monde de l’urgence que doit provenir la promotion du secourisme. S’il lui appartient de dire ce que doit être le secourisme et ses techniques, il lui revient également de lui accorder toute sa place et de promouvoir sa diffusion avec détermination et humilité.
C’est l’ensemble des professions de l’urgence qui en bénéficiera, comme en bénéficiera, en tout premier lieu la communauté des français.

 

Médecin Général Henri JULIEN
Service de Santé des Armées
ENSSSAT de Dinan