Didier GATEAU

Le moniteur national des premiers secours

Le moniteur national des premiers secours est né de l’ensemble réglementaire qui a réorganisé l’enseignement des Premiers Secours en France à compter du 30 août 1991, et en particulier du décret 92-514 du 12 juin 1992. Il a succédé au "moniteur de secourisme" qui est réputé avoir le titre par équivalence et pourtant, il n’y a presque rien à voir entre la formation qui doit être, aujourd’hui, celle du moniteur des premiers secours et ce que fût, hier, celle du moniteur de secourisme.

En fait, on a pu réellement juger de ce que serait la formation du moniteur des premiers secours, que lorsque l’on a eu connaissance des textes définissant la formation des "instructeurs de secourisme", chargés tout spécialement de la formation initiale, permanente et continue des moniteurs des premiers secours. Ces informations étaient contenues dans le décret 92-1195 du 5 novembre 1992 et dans l’arrêté du 22 avril 1994 pris en son application. Il s’est donc passé près de trois années entre ces deux échéances, délai beaucoup trop long pour une mise en place efficace d’un dispositif cohérent et qui est à l’origine de nombreuses déviances constatées ici ou là.
Car en plus de ces trois années, il a fallu attendre que les premières formations d’instructeurs se mettent en place, que les premiers candidats sortent des sessions "normales" et non plus "expérimentales". C’est en août 1995 que le JO publiait la première liste officielle d’instructeurs de secourisme. A partir de là, c’est à eux qu’incombait, aux côtés des médecins et conseiller pédagogique, de prendre en charge la formation des moniteurs des premiers secours et à eux également de constituer, toujours avec les mêmes partenaires, l’ossature des jurys d’examen, ce qui n’est pas encore le cas partout en France.
Mais on n’était pas resté quatre ans sans rien faire dans les organismes de formation et chacun avait adapté à son idée les textes réglementaires. Deux difficultés sont issues de cet état de fait : d’une part la réticence de certains à s’aligner sur les nouvelles consignes pour les monitorats (ce qui explique la persistance de formations "hybrides"), et d’autre part l’impossibilité pour les nouveaux instructeurs d’arriver à s’intégrer et à trouver leur place dans les structures existantes qui les ont perçus comme désireux de tout chambouler, alors qu’en réalité ce n’était que le dernier morceau du puzzle qui prenait sa place…
Pour mieux comprendre ce que doit être le moniteur des premiers secours, il nous faut repartir des choix pédagogiques qui ont présidé à la mise en place de l’enseignement des premiers secours dans notre pays.

LA PÉDAGOGIE PAR OBJECTIF

C’est à l’Organisation Mondiale de la Santé que l’on doit d’avoir diffusé largement dès 1982 les bases de cette pédagogie, en la recommandant tout particulièrement pour la formation des professions médicales et paramédicales. La constatation de base était simple : si l’on veut réaliser un apprentissage du geste, il faut mettre les élèves en situation active, et leur faire exécuter dans un contexte aussi proche que possible de celui dans lequel ils auront à le réaliser. Chaque séance de formation a pour objectif de modifier le comportement de l’élève, pour le rendre apte à agir face à une situation donnée.
De tels concepts furent jugés lumineux par ceux qui préparaient, de 1985 à 1991, le nouvel enseignement de masse des premiers secours en France et qui faisaient le constat de l’inefficacité de la méthode employée depuis 1962, à base de connaissances théoriques d’anatomie et de physiologie pour faire comprendre la finalité d’un geste pratique. Malgré toute l’énergie déployée, le citoyen français restait incapable de porter secours à autrui. Les seuls messages qui passèrent à cette époque dans "l’inconscient collectif" de nos concitoyens furent des messages faux : ne jamais toucher un blessé ! (tant pis pour les hémorragies qu’on aurait pu stopper et les inconscients qu’une PLS aurait pu sauver) ou encore ne jamais retirer le casque d’un motard ! (tant pis pour celui qui étouffe dedans).
La formation de base et la formation d’équipier furent ainsi conçues sur des bases pratiques, avec un système modulaire et intégré, chaque module étant axé autour d’un objectif. Le moniteur des premiers secours ne devait plus être un "professeur" maîtrisant les techniques de pédagogie, mais un "démonstrateur", capable à la fois de présenter le geste à acquérir et de le replacer dans un contexte d’accident simulé doublé d’un "animateur" car tout doit être interactif pour que la formation soit efficace. Ajoutons à cela qu’il doit maîtriser les techniques de "communication" et de "dynamique de groupe restreint" pour assurer efficacement la gestion de son groupe d’élèves. Enfin, il doit posséder des bases de docimologie, car on lui demande aussi de réaliser "l’évaluation continue" de ses participants. Nous avons défini là, un "profil après formation" suffisamment précis pour qu’on puisse envisager maintenant le contenu de la formation.

LA FORMATION DES MONITEURS DES PREMIERS SECOURS

La démarche pédagogique par objectif est univoque : à partir des "programmes" officiels, ont détermine les objectifs de la formation, pour chaque "objectif spécifique" on élabore une ou plusieurs "tâches" ; chaque tâche comporte une "action" et un "contenu" sur lequel s’exerce l’action. L’ensemble de ces renseignements sont consignés dans une "Fiche de tâche" qui comporte également les "conditions de réalisation" et les "critères d’évaluation" de l’action, autrement dit qui détermine les outils et les méthodes pédagogiques qui seront employés. Chaque fiche de tâche comporte une évaluation du temps nécessaire pour sa réalisation. En possession de toutes les fiches, il est possible de réaliser l’emploi du temps de la formation en respectant une progression pédagogique logique. On s’aperçoit qu’il est quasi impossible de boucler une telle formation en moins de 9 journées, ce qui représente, examen compris, une durée de deux semaines.
L’élaboration du contenu d’une formation de moniteurs des premiers secours est au centre des activités d’une formation d’instructeurs de secourisme.
Pour que le futur moniteur des premiers secours s’imprègne bien de la nécessaire interactivité qui devra régner lors de ses séances de formation, il faut que l’élève moniteur, en cours d’apprentissage, baigne lui aussi dans cette interactivité animée par les instructeurs de secourisme et les médecins de l’équipe d’encadrement. De la même façon, pour qu’il acquière quelque expérience en gestion de groupe et en dynamique de groupe restreint, il est souhaitable qu’il vive lui-même sa formation au sein d’un sous groupe de travail mettant en commun ses productions avec celles des autres groupes, lors de séances plénières.
Par contre, le monitorat des premiers secours ne portant que sur le contenu de la formation de base (AFPS), un certain nombre de règles sont préétablies et ne peuvent faire l’objet d’un travail de recherche. Elles doivent être données par l’équipe d’encadrement sous forme d’apport de connaissances.
Enfin, dernière constante d’une formation de moniteur, la rigueur technique doit être toujours maintenue. Une exécution parfaite des techniques de l’AFPS doit être exigée des candidats en préalable à la formation. Le stage d’application comme aide-moniteur qui est demandé à chaque élève au cours de sa formation, peut être l’occasion de parfaire cette rigueur. Il peut aussi permettre la découverte des outils pédagogiques spécifiques. Ces deux raisons font que nous préférons que ce stage ait lieu au milieu des deux semaines, que nous séparons de deux à trois mois.
Ainsi, avec une phase préparatoire encadrée, une première semaine de formation ouvrant sur un stage d’application auprès d’un maître de stage agréé et une seconde semaine de formation quelques mois plus tard, la formation au monitorat des premiers secours s’étale sur presque une année, laissant aux candidats le temps et la possibilité d’évoluer sur le plan de leur pédagogie mais aussi sur celui des qualités humaines qui feront d’eux un bon animateur et un bon formateur.

LES MISSIONS DU MONITEUR DES PREMIERS SECOURS

Tout frais sorti de sa formation, le moniteur des premiers secours est habilité à enseigner l’AFPS sur lequel il s’est exercé en tant qu’élève moniteur. Sur le plan réglementaire, il est aussi habilité à enseigner toutes les formations dont il est titulaire, c’est à dire entre autres, le CFAPSE et le CFAPSR par exemple. Inutile de dire qu’il s’agit là d’un leurre qui ne peut tromper que des juristes soucieux de ne pas multiplier les habilitations. Dans la pratique, de nombreux organismes, dans de nombreux départements, ont rapidement mis en place des systèmes d’initiation qu’ils ont imposés aux jeunes moniteurs avant de les autoriser à enseigner. C’est une bien sage précaution, car il ne suffit pas d’avoir été élève au CFAPSE pour être capable de l’enseigner ; il y a toute une approche pédagogique dont il n’est pas question de faire l’économie.
C’est d’ailleurs une erreur qui a tendance à se répandre de façon insidieuse dans divers domaines de formation, que de penser qu’il suffit de donner une formation de pédagogie générale à des formateurs pour qu’en suite ils soient capables d’enseigner n’importe quel enseignement qu’ils ont eu l’occasion de suivre. Une telle attitude fait fi de la notion de démarche pédagogique qui doit être un préalable à tout enseignement et qui ne peut se faire de façon autodidacte. C’est la raison pour laquelle, dans le domaine des premiers secours, notre formateur ne sera jamais laissé seul mais devra s’intégrer, pour enseigner, dans une équipe pédagogique, composée d’instructeurs de secourisme, de médecins et de conseillers pédagogiques chargés de guider et de conseiller un groupe de moniteurs.
S’appuyant sur cette équipe, le moniteur des premiers secours pourra à son tour, participer à la formation permanente des équipiers de son organisme. Car la mission du moniteur ne s’arrête pas aux temps de formation initiale ou de recyclage de ses équipiers mais elle doit être permanente, aussi bien dans l’activité opérationnelle que dans l’entraînement.
De la même façon, au travers des contacts de tous les jours avec les moniteurs, dans le cadre de l’entraînement ou dans celui des opérations, l’instructeur de secourisme assure sa mission de formation permanente des moniteurs en attendant de participer à des actions de formation initiale (obligatoire une fois tous les deux ans, au moins) ou de formation continue (pas bien définies encore à l’heure actuelle pour les moniteurs).

LA FORMATION DES INSTRUCTEURS DE SECOURISME

Réalisée par les équipes nationales des organismes agréés ou habilités, elle doit rester une formation de haut niveau, de qualité identique quel que soit l’organisme formateur, et toujours centrée sur la mission de l’instructeur : la formation initiale, continue et permanente des moniteurs. D’ailleurs, en fonction de la conception spécifique qu’ils se font de cette formation initiale, les principales structures nationales ont donné à leur formation d’instructeurs une coloration plus "locale". Heureusement, le brassage obligatoire des candidats dans les sessions et les contacts maintenus par la direction de la Sécurité Civile au niveau national entre les équipes sont une garantie de maintient de la qualité. Pourtant des dangers de dérives existent, car il est tentant de pouvoir justifier ses choix en matière de formation des moniteurs, en créant sa propre école d’instructorat !
Forcément interactive, la conduite de réunions, la dynamique de groupe, la gestion des conflits, la formation des instructeurs est un moment intense de la vie d’un formateur car elle implique un engagement total de la personne et une capacité de remise en cause de certaines qualités (ou absence de qualités !) humaines personnelles. Habituellement organisée sur deux semaines, soit consécutives, soit séparées par deux à trois semaines de réflexion, cette formation nécessite une encore plus grande rigueur technique que celle du monitorat.
Pour notre part, nous avons toujours privilégié une méthode pédagogique non directive, pensant que le vécu des stagiaires pendant le stage avait plus d’importance que le résultat palpable de leur progression. "Le chemin parcouru vaut plus que le résultat obtenu" résume ce concept qui consiste à s’attacher à donner aux stagiaires une méthode de raisonnement qui leur permettra ensuite de s’adapter à toutes circonstances.
Il s’en suit, des stages riches en expériences de toutes sortes, pas toujours facile à vivre, mais qui préparent bien efficacement les instructeurs à vivre tout ce à quoi ils seront confrontés lors des formations qu’ils animeront ultérieurement. Ce choix, nouvelle illustration de la tête bien faite préférée à la tête bien pleine, nous a valu de nombreuses critiques et des coefficients de réussite aux examens un peu moins forts qu’ailleurs, mais sur la durée, l’effort a payé et les anciens stagiaires s’en déclarent satisfaits.
Il reste, pour que tout fonctionne à la satisfaction générale, qu’il manque encore quelques directives de la tutelle nationale pour préciser la place et le rôle de chacun en particulier dans les structures de concertation au niveau départemental comme au niveau national, avant que ne s’entame la nouvelle réflexion sur l’enseignement des premiers secours en France, qui devrait, selon toute logique, connaître une nouvelle refonte avant 2005…

 

Médecin Colonel Didier GATEAU
Médecin chef du SDIS d’Indre et Loire
Représentant de la FNSPF à l’Observatoire National du Secourisme
28-30, Bd Richard Wagner - 37041 Tours Cedex