Curarisez les tous...
Dieu reconnaîtra les siens !
Frédéric GRECO
Trouvez-vous normal d’essayer d’ouvrir une porte fermée à clef les deux mains attachées dans le dos, et la clef entre les dents. Un véritable cauchemar ! Comme moi vous trouvez, que ceci est ubuesque ! Et pourtant, c’est ce que vous faîtes chaque fois que vous intubez un patient en préhospitalier sans curare !
Les curares en préhospitalier n’ont qu’un seul effet secondaire néfaste, ils arrêtent la ventilation du patient, vous me direz que ce n’est déjà pas si mal ! Aucune réaction allergique n’a été décrite en préhospitalier, une explication donnée à cela étant que la décharge adrénergique secondaire à la situation d’urgence protège le patient. La situation est totalement différente au bloc opératoire où le patient est prémédiqué, et a son organisme au repos.
Donc, utiliser des curares c’est, principe essentiel, d’abord se préparer à
ventiler le patient. Si vous ne savez pas correctement ventiler un patient au masque, il est impératif d’en
apprendre auparavant la technique au bloc opératoire avant de vouloir aller plus loin.
Maintenant que nous partons du principe que vous savez ventiler et oxygéner un patient au masque, il vous
faut connaître les causes d’échec de la ventilation au masque. Elles existent et sont d’autant plus
redoutables que vous êtes sûr de vous. Référez-vous au tableau 1.
Pour vous permettre de mieux intégrer ce problème de contrôle efficace
de la ventilation, étudions ensemble quelques cas cliniques.
Question : Vous prenez en
charge une femme obèse, édentée, de 120 kilos pour 1,20 mètre, ayant une tumeur de
la langue, qui vient de se faire piquer dans la bouche, en mangeant, par une abeille et présente un œdème
de Quincke. Cette femme sera t’elle facile à ventiler ?
Je vous vois hésiter. Prenez une seconde pour visualiser le tableau 1. Si vous hésitez encore, rajoutons
qu’elle est enceinte ! Alors on est d’accord ! Pas besoin de long discours pour envisager la situation si on rajoute
un curare ! Cela risque tout simplement d’être catastrophique car la patiente, très probablement difficile
à ventiler, va se retrouver en apnée et va donc mourir si vous n’arrivez pas à l’intuber ou
à faire une trachéotomie !
Question : Etudions maintenant
le cas d’une jeune demoiselle de 18 ans, mannequin de mode, victime d’un traumatisme crânien et présentant
un Glasgow à 7. L’indication d’intubation est formelle, vous le savez. Admettons que vous soyez très
maladroit ou que vous tombiez sur une intubation difficile, vous n’arrivez pas à l’intuber (cela arrive
et même aux plus malins). Que faire ?
• Vous maudissez Urgence Pratique de pas vous avoir donné plus tôt les conseils adéquats.
• Vous continuez à ventiler au masque la patiente en vous dirigeant vers l’hôpital jusqu’à
ce qu’elle soit pris en charge par un confrère plus chanceux ?
La seconde solution semble la plus raisonnable.
Pour éviter d’avoir à ventiler la patiente trop longtemps, soit il faut rouler très vite vers
l’hôpital, soit il faut utiliser un curare à courte duré d’action qui, associé à
un narcotique, va faciliter votre intubation. Le choix se porte vers une molécule parfaitement adaptée
: le suxaméthonium ou Célocurine®.
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Célocurine® La Célocurine® est connue depuis le début du siècle.
Elle est utilisée en anesthésie depuis les années 50. Elle associe deux molécules d’acétylcholine
reliées par une liaison ester. Elle se lie aux récepteurs de la plaque motrice et entraîne
une contraction musculaire par dépolarisation. Elle reste liée au récepteur, paralysant le
fonctionnement de la fibre jusqu’à ce que les cholines estérases hydrolysent la molécule et
libèrent les récepteurs. Après injection de 1 mg/kg de Célocurine® le patient présente
rapidement une apnée accompagnée de fasciculations musculaires. L’arrêt des trémulations
signifie que le patient est curarisé. La Célocurine® est donc un curare dépolarisant.
La curarisation dure au maximum 5 à 10 minutes, elle est suivie d’une reprise de la ventilation diaphragmatique
spontanée. Le relâchement musculaire obtenu par la Célocurine® permet d’avoir des conditions
d’intubation idéales. On reconnaît à la Célocurine® 24 effets secondaires (lombalgies,
choc anaphylactique, arrêt cardiaque...), mais, en préhospitalier, le seul effet secondaire est l’arrêt
pharmacologique momentané de la ventilation. |
Question : Un homme de 35
ans présente un coma avec un Glasgow à 8 suite à une ingestion d’éthylène glycol.
Vous souhaitez l’intuber mais le patient résiste à l’introduction du laryngoscope. Il vous faut donc
l’endormir. Le patient ne semblant pas présenter d’élément pouvant faire craindre une ventilation
difficile au masque, vous lui faites 5 mg d’Hypnovel® IVD. Après 3 minutes d’oxygénation à
100 de FiO2, vous essayer de l’intuber mais le patient manifeste toujours une certaine réprobation. Vous
pouvez toujours essayer avec plus d’Hypnovel®, mais il serait plus simple d’injecter 1 mg/kg de Célocurine®
IVD. Le patient trémule, se met en apnée, vous arrivez à bien exposer la glotte, et votre
intubation sera parfaite. Le temps de vérifier la position du tube et de fixer la sonde le patient reprend
une ventilation spontanée. Bravo !
Question : Un homme de 20
ans victime d’un accident de la voie publique présente un état de choc secondaire à ce que
vous apprendrez plus tard être une plaie du foie. Vous avez «rempli» le patient, mis en place
le pantalon antichoc et, fort justement, décidé de l’intuber avant de gonfler le compartiment abdominal.
Il est sous oxygène depuis le début, et ne présente pas de critère de ventilation difficile
au masque. Vous décidez donc d’utiliser de la Célocurine®, associée à un anesthésique
général. Vous faites, en IVD, 2 mg/kg de Kétalar® et 1 mg/kg de Célocurine®.
Il se met en apnée, vous le ventilez, et à la fin des fasciculations vous l’intubez sans problème.
Vous vérifiez la position du tube, vous gonflez le pantalon en entier, et envisagez de le mettre sous respirateur.
L’avantage d’un curare dans cette situation est qu’il n’entraîne pas de modification hémodynamique
et permet d’avoir des conditions d’intubations idéales. C’est un excellent complément de la kétamine.
Pour nous résumer :
Utiliser un curare c’est se mettre dans les meilleures conditions d’intubation sans entraîner d’hypotension.
Il convient de :
Bien rechercher les éléments faisant craindre une ventilation difficile.
Bien préoxygéner le patient.
Utiliser un curare de courte durée d’action la Célocurine®.
En cas de difficulté d’intubation : il faut ventiler le patient et attendre la reprise d’une ventilation
spontanée.
Tout cela semble séduisant, mais je vois les plus pusillanimes d’entre nous se dire que, malgré l’absence
d’élément prédictif de ventilation difficile, le patient risque de ne pas pouvoir être
ventilable une fois curarisé. Vous avez raison d’être prudent. Pour être sûr de ne pas
avoir de problème, on peut procéder de la façon suivante : on injecte l’hypnotique, Hypnovel®
ou Kétalar®, et une fois la perte de conscience obtenue on essaie de ventiler le patient. Si le patient
est facilement ventilable on injecte alors le curare.
Parmi les recommandations de la Société Française d’Anesthésie, il est précisé
que : «L’adjonction d’un curare à l’anesthésie ne peut être envisagée que secondairement,
lorsqu’un relâchement musculaire est jugé indispensable à la réussite de l’intubation,
après s’être assuré que la ventilation au masque est possible. Le suxaméthonium est
recommandé dans ce cas».
Une autre manière de faire, encore plus sécurisante, est d’injecter 1 mg/kg de Kétalar®
ou 5 mg d’Hypnovel®, de positionner le laryngoscope de manière prudente et s’assurer que la glotte est
facilement visible. On peut alors se retirer, oxygéner le patient, injecter le curare et enfin intuber.
C’est deux méthodes sont utilisées au bloc opératoire lorsque le patient présente des
signes de ventilation ou d’intubation difficiles, cela permet d’éviter de se mettre dans des situations
inextricables.
Bon, reprenons. Vous prenez
en charge un homme de 40 ans barbu, pesant 100 kg, renversé par une voiture et présentant un traumatisme
facial. Son examen neurologique montre un Glasgow à 7, une plaie trans-fixiante de la joue droite, une fracture
de la mandibule et un épistaxis. Le reste semble normal. Ses chiffres tensionnels sont de 120/70 mmHg, avec
un pouls frappé à 108 par minute. Sa fréquence respiratoire est de 15 par minute. Vous notez
une obstruction modérée des voies aériennes. Il est positionné dans le VSAB. Les Sapeurs-Pompiers
lui ont mis un collier cervical, un masque à oxygène à haute concentration à 10 litres
par minute, et il a été perfusé par l’infirmier. Vous décidez de l’intuber. Qu’elles
sont vos séquences ?
Vous injectez 200 mg de Kétalar® et 100 mg de Célocurine®. Le patient se met en apnée.
Vous essayez de l’intuber alors que les Sapeurs-Pompiers maintiennent le rachis cervical, mais vous ne voyez rien.
Que faites-vous ? Vous le ventilez au masque, vous avez raison, mais sa barbe vous gène, l’air s’échappe
par la plaie de la joue, et la mandibule fracturée vous empêche de stabiliser le masque ! Alors que
faire ? Vous savez que l’apnée va durer 3 minutes ! L’algorithme dans cette situation est :
1) Masque laryngé (ou COPA si non disponible ou échec).
2) Combitube®.
3) Cathéter dans la trachée.
4) Cricothyrotomie.
5) Trachéotomie.
6) Contacter votre assureur.
En fait si vous avez bien oxygéné votre patient avant la curarisation, il devrait pouvoir supporter
une apnée de 3 minutes, et reprendre rapidement une ventilation suffisante pour lui permettre de passer
le cap. Imaginez-vous dans la même situation, mais avec un curare durant 30 minutes ! Là c’est une
autre histoire !
Les lecteurs attentifs ont repéré dés le début de cette dernière observation,
des facteurs faisant évoquer de fortes probabilités de difficultés en ce qui concerne la ventilation
du patient. Ils ne se feront pas piéger. Après une bonne pré oxygénation, une injection
de 2 mg d’Hypnovel®, puis de 100 mg de Kétalar®, vous faites un essai de ventilation. S’il est infructueux,
ce n’est pas dramatique car le patient est en ventilation spontanée. Une tentative prudente d’introduction
du laryngoscope montre que la glotte n’est pas visible. Dans ce cas, nous vous conseillons de ne pas insister,
de placer le patient en PLS et de le transporter ainsi vers l’hôpital. Si par contre vous voyez bien la glotte,
la sagesse recommande, dans cette situation où le patient est mal ventilable, de s’abstenir de curare. Eventuellement,
vous pouvez réinjecter 100 mg de Kétalar® et intuber le patient sous anesthésie locale
de glotte.
(Les lecteurs les plus férus doivent fulminer depuis un moment car je n’aborde pas ce qui est la quintessence
du commerce des maisons du savoir secouriste : la protection des voies aériennes. La pratique montre que
tout patient qui ne répond pas à vos questions est, soit sourd, soit atteint de troubles neurologiques
posant vraiment indication d’une intubation. Pour éviter régurgitations et vomissements au cours
de cet acte, il faut qu’il dorme, et, mieux, qu’il soit curarisé dans la mesure où il n’est pas à
jeun).
Voilà, vous avez réussi à intuber ce gros patient. Bravo, mais il lutte sur le respirateur
et s’agite malgré le Kétalar®, l’Hypnovel®, l’Etomidate®, le Gamma OH®, le Nesdonal®
et le Fentanyl, tous successivement injectés. Que faire ? Vous avez tous répondu le «curariser»
! Super ! Mais avec quoi ? De la Célocurine ? C’est une possibilité, mais cela veut dire qu’il faut
réinjecter toutes les 5 minutes. Ce n’est pas la solution idéale. Il vaut mieux dans ce cas employer
un curare d’action intermédiaire. Le plus adapté en pré hospitalier est le Vécuronium
ou Norcuron®. L’utilisation d’un curare durant 30 minutes ne pose pas de problème en préhospitalier,
si le patient est déjà intubé (il conviendra juste d’éviter de lui arracher son tube
au cours du transport !). Donc, chez ce patient vous injectez 10 g de Norcuron®, ce qui vous permet d’effectuer
le transport dans de bonnes conditions pour le cerveau du patient, sans aucun effet sur la tension artérielle.
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Norcuron® Il se présente sous forme d’ampoules de 4 mg lyophilisés (20 francs l’ampoule), qui se conservent très bien dans le treillis. Il a un délai d’action de 3 minutes et son effet dure trente minutes. La dose initiale est de 0,1 mg/kg, la ré-injection de 0,01 g/kg sera faite dés que le patient manifestera des signes de ventilation spontanée, mais normalement vous devriez déjà être à l’hôpital. Le vécuronium est un curare non dépolarisant car il bloque les récepteurs de la plaque motrice sans entraîner de contraction musculaire. |