
Michel RÜTTIMANN - Georges MION
Arguments pharmacodynamiques
nouveaux en faveur de l’utilisation
actuelle de la kétamine
La kétamine est une vieille molécule souvent utilisée
en situation d’exception, que ce soit pour le temps de guerre ou les catastrophes (1,2). Elle a été
très employée chez l’enfant (3) et elle reste la référence pour l’anesthésie
du patient brûlé ou bien choqué (4,5). Malgré des effets secondaires peut-être
trop connus, le regain d’intérêt actuel de la kétamine repose sur une meilleure connaissance
de ses mécanismes d’action qui permet d’envisager une plus large utilisation (6).
STRUCTURE CHIMIQUE
La structure chimique de la kétamine (Cl-581) est proche de celle de la phencyclidine (Cl-395 ou PCP) ou
du TCP («poussière des anges») qui bloquent comme elle les récepteurs-canaux glutamatergique
de type N-méthyl-D-aspartate (NMDA) (7). Le centre chiral de la molécule détermine l’existence
de deux énantiomères : l’isomère S dextrogyre (+), puissamment analgésique, et l’isomère
R lévogyre (-) qui semble responsable des phénomènes désagréables de la phase
d’émergence.
INTÉRÊTS PHARMACODYNAMIQUES
EFFETS NEUROLOGIQUES :
Effets anesthésiques :
La kétamine provoque un type particulier d’anesthésie dite dissociative, c’est à dire résultant
d’une dissociation électrophysiologique entre les systèmes thalamo-néo-cortical et limbique,
déprimant les noyaux thalamiques médians et déconnectant les afférences émotionnelles
qui composent la perception douloureuse. Cette anesthésie à la kétamine présente, lorsque
le produit est utilisé seul, un aspect inhabituel voire surprenant : le patient est en état de catalepsie
hypertonique, avec un nystagmus, une mydriase réactive, un réflexe cornéen conservé
; des mouvements sont possibles mais sans rapport avec les stimulations chirurgicales qui attestent de la profondeur
de l’anesthésie.
Effets analgésiques :
La kétamine a l’avantage de posséder des propriétés analgésiques originales
liées à l’action des systèmes opioïdes endogènes et surtout au blocage des canaux
NMDA (7). Cette analgésie, présente dès les doses infra anesthésiques (0,1 mg.kg-1)
est, contrairement à ce que l’on pensait auparavant, non pas superficielle mais permet bien de remplacer
les morphiniques au cours d’interventions lourdes de chirurgie viscérale, thoracique ou orthopédique.
De plus, l’analgésie procurée par la kétamine est prolongée, dépassant la période
de sommeil, ce qui permet une analgésie post opératoire intéressante. Cette propriété
a récemment été mise à profit lors de l’introduction en anesthésie d’un nouveau
morphinique d’action ultra courte, le rémifentanyl qui nécessite une gestion particulière
de l’analgésie post opératoire. Les mécanismes de cette analgésie sont encore incomplètement
élucidés et l’ont fait proposer dans d’autres indications, comme les douleurs chroniques de type
cancéreuses ou neuropathiques (8,9).
Effets neuro protecteurs :
Classiquement contre-indiquée en cas d’œdème cérébral et de lésion expansive
intra crânienne, la kétamine augmente la pression intra crânienne (PIC), ce qui en limite son
emploi en neuro chirurgie. Cependant, l’anesthésie intra veineuse totale qui permet de se passer de protoxyde
d’azote et d’halogénés, la possible neuroprotection liée au blocage des récepteurs
NMDA (7) et des propriétés anti convulsivantes (10) provoquent un regain d’intérêt de
la kétamine dans ces indications, ainsi que chez le traumatisé crânien. En effet, la kétamine
ne semble pas expérimentalement augmenter la PIC en absence d’hypercapnie ou lorsqu’elle est associée
au propofol ou au midazolam (11-12). Enfin, les effets hémodynamiques de la kétamine permettent d’éviter
ou de limiter la baisse de la pression de perfusion cérébrale, toujours très délétère
chez le traumatisé crânien.
Effets particuliers :
En cas d’intoxication par les neurotoxiques organo phosphorés de guerre, la kétamine possèderait
un effet anti convulsivant spécifique du fait de son action au niveau des récepteurs NMDA. Ces derniers
sont impliqués en effet non pas dans le déclenchement mais dans la pérennisation des crises
convulsives extrêmement intenses qui caractérisent cette intoxication et qui sont responsables de
lésions neurologiques séquellaires (13). Après une étude des effets du GK-11 sur l’animal
intoxiqué par du soman (14), une expérimentation de la kétamine est actuellement en cours
au CRSSA*.
EFFETS CARDIOVASCULAIRES :
Utilisée seule, la kétamine provoque une augmentation dose-dépendante du produit fréquence
cardiaque-pression artérielle, sans augmentation significative du volume d’éjection systolique. Il
existe un effet vasodilatateur direct sur la fibre musculaire lisse vasculaire, contre-balancé par l’augmentation
du tonus sympathique, lié à la stimulation du système nerveux central et à l’inhibition
de la recapture des catécholamines. Les résistances systémiques varient peu (10,15). Contre-indiquée
chez le coronarien non équilibré, la kétamine est recommandée pour l’induction des
patients en état de choc (5) pour lesquels une hypotension peut néanmoins se produire en cas d’épuisement
de la réponse adrénergique du fait d’une défaillance hémodynamique prolongée.
Cependant, même dans ces situations, la kétamine protège mieux que les autres agents anesthésiques
la perfusion tissulaire, en particulier cérébrale (16). La kétamine est également l’agent
anesthésique de choix pour l’induction au cours de la tamponnade ou de la péricardite constrictive
; c’est un produit également adapté à la défaillance cardiaque gauche terminale (17),
d’autant qu’elle possède également un effet anti arythmique (10).
EFFETS RESPIRATOIRES :
La kétamine ne provoque d’apnée qu’en cas d’administration rapide, mais de façon transitoire,
permettant donc son utilisation en ventilation spontanée. Par ailleurs, elle possède une action
bronchodilatatrice comparable à celle des halogénés, ce qui en fait l’agent de choix en cas
d’hyper réactivité bronchique (18). Enfin, la kétamine ne provoque pas de dépression
respiratoire post-opératoire ce qui permet d’économiser l’oxygène et de faciliter la surveillance
au réveil en situation d’exception (19).
DIVERS :
Non ou peu allergisante, la kétamine présente surtout l’avantage de pouvoir être administrée
par pratiquement toutes les voies possibles : intra veineuse, mais aussi intra musculaire, intra rectale,
intra nasale ou orale, voire intratéchale. Récemment, des inhalations de kétamine ont pu être
proposées dans l’asthme. Une expérience personnelle à Djibouti a même permis une utilisation
intra osseuse.
LIMITES D’EMPLOI
La plupart des contre-indications classiques de la kétamine doivent donc être relativisées
ou remises en question en fonction des avantages qu’elle procure. En revanche, la kétamine déclenche
une abondante sécrétion salivaire et trachéobronchique, prévenue par l’atropine qui
semble cependant augmenter la fréquence des rêves désagréables (10). De plus l’absence
de relâchement musculaire nécessaire à la laryngoscopie impose l’utilisation d’un curare, ce
qui est la règle en situation d’urgence. Enfin, utilisée sans incident chez le myopathe et en cas
d’hyperthermie maligne, la kétamine doit être employée avec prudence en cas de porphyrie (10).
En définitive, les phénomènes de la phase d’émergence sont le réel problème
posé par la kétamine. Ces effets psychodysleptiques associent lors du réveil des perturbations
des sensations visuelles et auditives, de l’humeur et de l’image corporelle, avec anxiété, délire
aigu, sensation de flottement, de dépersonnalisation, rêves éveillés, voire hallucinations.
Des «flash-back» ont même été rapportés plusieurs semaines après
une anesthésie, ainsi que des cas de toxicomanie. Les facteurs qui favorisent ces phénomènes
désagréables au réveil sont les personnalités pathologiques, le sexe féminin
mais surtout les doses importantes et l’administration intra veineuse rapide. Plus que les recommandations d’un
réveil au calme ou la préparation pré anesthésique du patient, de nombreux adjuvants
ont été proposés pour limiter ces phénomènes. Il s’agit du thiopental, des benzodiazépines,
du dropéridol ou plus récemment du propofol (6).

INTÉRÊTS POTENTIELS DE LA S-KÉTAMINE
Le Kétalar® (chlorhydrate de kétamine, Parke-Davis®) est un mélange équivalent
des deux énantiomères S et R de la kétamine. Par rapport au mélange racémique
et à l’énantiomère R, la S-Kétamine possède un effet anesthésique et
analgésique double voire triple, ce qui permet de diminuer les posologies de moitié avec, à
ces doses moindres, un réveil plus rapide (20,21).
CONCLUSION
Utilisée depuis plus de vingt ans, la kétamine est un agent anesthésique d’action rapide qui
possède de nombreux intérêts. Les limitations imposées par ses effets psychodysleptiques
peuvent être le plus souvent gérées sous réserve d’une bonne connaissance de son utilisation.
La commercialisation de l’énantiomère dextrogyre permettrait probablement de s’en affranchir et de
contribuer à une plus large diffusion de cette molécule, que ce soit en pratique anesthésique
réglée, ou en situation d’urgence ou d’exception.
Michel RÜTTIMANN, Georges MION
Service Médical d’Urgence de la BSPP
Département d’Anesthesie-Reanimation, Hia Val De Grâce

Conférence de Réanimation Préhospitalière - Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris -
Séance du 25 avril 2000.