Prise
en charge hospitalière
des hémorragies digestives
Les hémorragies digestives (HD) sont définies
par lextériorisation de sang par le tube digestif : hématémèse,
méléna ou rectorragie. Une HD est toujours une urgence. La mortalité
élevée de lHD (10%) justifie la création dunités
spécialisées dans ce domaine.
CONDUITE
PRATIQUE IMMÉDIATE
Une HD nécessite des mesures rapides et efficaces pour 3 raisons :
Une HD active peut rapidement entraîner un retentissement circulatoire
majeur pouvant aller jusquau choc hypovolémique.
Une HD peut récidiver avec une abondance imprévisible.
La tolérance à lhypovolémie est très liée
au terrain et aux pathologies associées.
Dans tous les cas, il faut rapidement et simultanément (figure
1) :
Assurer deux abords veineux, de préférence périphériques.
Prélever du sang pour les déterminations suivantes : groupes ABO
et rhésus, agglutinines irrégulières, numération
globulaire et plaquettaires, ionogramme, urée, créatinine, glycémie,
étude de lhémostase (temps de Quick, TCA).
Restaurer un état circulatoire correct par la transfusion de concentrés
globulaires isogroupe isorhésus (ou de groupe O négatif si on
ne dispose pas encore du groupage), ou par la perfusion de colloïdes, en
attendant les concentrés globulaires qui doivent être obtenus en
quelques minutes.
Sassurer dune ventilation correcte, ce qui peut nécessiter
une oxygénothérapie, voire une ventilation assistée après
intubation.
Mettre en place une sonde gastrique (de type Salem). La sonde gastrique est
nécessaire pour plusieurs raisons : vider lestomac en cas dHD
haute afin déviter linhalation et rechercher une origine
haute du saignement en cas de rectorragies. En effet, une HD haute se manifeste
le plus souvent par un méléna mais peut également être
responsable de rectorragies (notamment dans le cas des ulcères duodénaux).
Cependant, labsence de sang à la sonde gastrique nélimine
pas un saignement dorigine duodénale.
En fonction de la persistance ou de larrêt de lhémorragie,
on peut envisager trois situations :
Lhémorragie est active. Son débit peut être
estimé par le volume de colloïde et le nombre de concentrés
globulaires quil est nécessaire de perfuser pour maintenir un état
circulatoire correct. Létat circulatoire quil faut obtenir
est fonction des tares préexistantes et donc de la tolérance de
lHD. Il est estimé au mieux par la pression artérielle,
la fréquence cardiaque et la diurèse, en sachant que ces paramètres
sont à interpréter en fonction de létat du malade.
Léquipe chirurgicale et lendoscopiste seront toujours prévenus.
Dans la situation où lhémorragie persiste et est responsable
dune instabilité circulatoire, le malade sera demblée
confié au chirurgien. La connaissance du site et de la lésion
responsable sont très utiles au chirurgien, cest pourquoi il faut
obtenir le maximum déléments diagnostiques par létude
des antécédents, linterrogatoire éventuel de la famille
et lexamen clinique.
Lhémorragie est active mais son débit est faible
et létat circulatoire du malade est stable. Le chirurgien et lendoscopiste
sont aussitôt prévenus. Certaines lésions responsables dHD
hautes peuvent bénéficier dun traitement endoscopique :
sclérose des ulcères gastroduodénaux, ligature ou sclérose
des varices sophagiennes. Ces gestes ne sont envisageables que si lhémorragie
est suffisamment faible pour que létat circulatoire du malade soit
correct et que la lésion responsable puisse être vue. Le malade
est alors rapidement transféré en unité de soins intensifs
spécialisés où ces techniques sont au mieux réalisées.
Lhémorragie sest arrêtée, ce qui
est le cas de plus de 80% des HD hautes. Rappelons quune récidive
peut survenir à tout moment et que lon doit être prêt
à effectuer les mesures précédemment envisagées.
Le malade sera donc également transféré en USI spécialisée.
ULCÈRES
GASTRO-DUODÉNAUX
Lincidence des HD hautes a été estimée à 110
par 100000 habitants en France (1). Les différentes causes et leur fréquence
sont groupées dans le tableau 1. Les ulcères gastro-duodénaux
représentent la cause la plus fréquente des HD hautes (50% environ).
Lhémorragie digestive est la complication la plus fréquente
de lulcère gastro-duodénal: un ulcère se complique
dhémorragie dans 20% des cas. La prise danti-inflammatoires
non stéroïdiens et les antécédents dulcères
compliqués (hémorragie digestive ou perforation) augmentent le
risque dhémorragie dun ulcère.
Le diagnostic peut être suspecté sur les éléments
de lanamnèse et de lexamen clinique. Il est fait par lendoscopie
qui permet de localiser lulcère et den préciser les
caractères macroscopiques, ainsi que certains signes qui évoquent
un saignement récent (figure 2). Lhémorragie ulcéreuse
peut provenir soit dune artère ou dune artériole au
fond de lulcère, soit dune suffusion hémorragique
au pourtour de lulcère.
Lhistoire naturelle de lhémorragie ulcéreuse est bien
connue.
Le risque de récidive hémorragique est environ de 15 à
25% (2). Ce risque est augmenté par (3,4) : Lâge (20%
après 60 ans, vs 10% avant). Lexistence dune hypotension
artérielle et dune tachycardie initiale. La présence de
signes endoscopiques de saignement récent, en particulier la présence
dun vaisseau visible au fond de lulcère (25% vs 5% environ).
La mortalité des HD ulcéreuses se situe entre 3 et 15%. Le
risque de mortalité augmente avec (3,5) : Lâge.
Le volume transfusé. Lexistence de pathologies associées.
La récidive hémorragique et la « nécessité
» dune intervention chirurgicale en urgence.
TRAITEMENT :
Mesures non spécifiques :
La surveillance repose sur les paramètres permettant dévaluer
létat circulatoire à interpréter en fonction des
pathologies associées : pression artérielle, fréquence
cardiaque, diurèse, état de conscience. Le lavage gastrique régulier
après remise en place dune sonde gastrique permet de déceler
les récidives. Dans notre expérience, la mesure de lhématocrite
par micro méthode semble un moyen simple, fiable et facilement renouvelable
de surveillance du saignement.
La restauration de la volémie nécessite la transfusion de concentrés
globulaires ou la perfusion de colloïdes. Néanmoins, il est prouvé
que la récidive hémorragique est plus fréquente si le taux
dhémoglobine est élevé. Il est donc inutile, voire
délétère, dobtenir un taux dhémoglobine
supérieur à 8 g/dl chez les malades nayant aucune pathologie
cardiovasculaire ou respiratoire associée.
TRAITEMENT À VISÉE
HÉMOSTATIQUE :
Médicaments :
Loméprazole est le seul traitement présentant une certaine
efficacité dans lhémostase des ulcères. Son efficacité
a été testée dans cette indication dans quatre essais randomisés,
trois dentre eux sont positifs.
Sclérose endoscopique :
La sclérose endoscopique des ulcères gastro-duodénaux seffectue
pendant la fibroscopie en injectant un produit sclérosant au pourtour
et dans lulcère. Les produits utilisés sont ladrénaline
diluée, lalcool absolu ou le polidocanol.
La sclérose endoscopique des ulcères hémorragiques permet
darrêter un saignement actif dans 90 à 100% des cas (2,6).
Il a été clairement démontré que cette méthode
est efficace pour arrêter un saignement actif. Le taux de complications
est faible, inférieur à 1%.
Électrocoagulation :
Plusieurs études ont montré que lélectrocoagulation
des ulcères hémorragiques est aussi efficace que la sclérose,
avec un arrêt du saignement actif dans 90 à 100% des cas. Cette
méthode est donc efficace. Néanmoins elle nécessite un
équipement relativement coûteux.
Laser YAG :
La photocoagulation au laser YAG est une méthode dhémostase
des ulcères hémorragiques qui semble efficace. Léquipement
nécessaire à sa réalisation est coûteux et impossible
à déplacer.
Thermocoagulation par boule :
Cette méthode est très efficace puisquelle permet darrêter
un saignement actif dorigine ulcéreuse dans 98% des cas. La thermocoagulation
semble légèrement plus efficace que la sclérose à
lalcool absolu. Cette méthode est donc une méthode de choix
mais qui nécessite un matériel particulier.
Chirurgie :
Un traitement chirurgical « dhémostase » est finalement
effectué dans 8 à 15% des cas (2). La technique chirurgicale varie
en fonction du site de lulcère et de létat du malade.
En cas dulcère gastrique, on peut effectuer une simple résection
dulcère ou plus souvent une gastrectomie plus ou moins étendue.
En cas dulcère duodénal deux techniques sont utilisables:
la première consiste à faire une gastrectomie ou une antrectomie
avec vagotomie: la seconde comporte une suture de lulcère avec
vagotomie tronculaire et pyloroplastie, éventuellement accompagnée
dune ligature de lartère gastroduodénale.
PRÉVENTION DES RÉCIDIVES
PRÉCOCES :
Médicaments :
Loméprazole à haute dose sest révélé
efficace dans un grand essai récent concernant 240 malades randomisés,
avec une réduction de la récidive à tous les stades. Citons
le taux de récidive hémorragique à J 30 : 7% dans le groupe
traité vs 22% dans le groupe placebo (2). La dose doméprazole
était de 80 mg IV puis 8 mg/h pendant 72 h.
Traitements locaux :
La sclérose des ulcères gastro-duodénaux diminue le risque
de récidive hémorragique et la mortalité. Cest un
geste facile à réaliser si lulcère ne saigne pas
et si le nombre dulcère est petit. Lintérêt
de ce traitement endoscopique simple souligne la nécessité de
pratiquer lendoscopie précocement, afin de scléroser tout
ulcère qui saigne ou qui présente des signes de saignement récent
ou des signes prédictifs de récidive hémorragique (vaisseau
visible). Dautres méthodes endoscopiques sont aussi efficaces :
lélectrocoagulation multipolaire, la photocoagulation au laser,
la thermocoagulation et la photocoagulation. En pratique, en dehors des mesures
générales et de loméprazole sans oublier léradication
de lhelicobacter pylori , un traitement local est justifié
pour tout ulcère qui saigne, qui a saigné récemment ou
en présence de signes prédictifs de récidive hémorragique.
En cas de récidive hémorragique précoce ou de saignement
persistant malgré un traitement local, une intervention chirurgicale
est indiquée.
RUPTURE
DE VARICES SOPHAGIENNES CHEZ LES MALADES ATTEINTS DE CIRRHOSE
Les Ruptures de Varices sophagiennes (RVO) représentent 10 à
30% des HD hautes. Chez les malades atteints dhypertension portale, la
répartition des causes varie de la façon suivante selon les séries
: Rupture de varices sophagiennes 70-80%. Erosions gastro-duodénales
0-30%. Ulcère gastro-duodénal 5-15%. sophagite 2-4%. Syndrome
de Mallory-Weiss 2-10%. Gastropathie dhypertension portale 5%. Il est
donc impossible de savoir quelle lésion est en cause, ce qui justifie
lendoscopie durgence.
ÉLÉMENTS PRONOSTIQUES
:
Une hémorragie digestive par rupture de varices sophagiennes sarrête
spontanément dans 65% des cas. Une récidive survient chez 25 à
40% des malades au cours des 7 premiers jours.
La mortalité à court terme de lépisode de rupture
de varices sophagiennes est de lordre de 35%. Le pronostic à
long terme est assez mauvais. La survie moyenne après la rupture de varices
sophagiennes est de 25 à 40% à un an et de 0 à 20%
à 5 ans. Deux facteurs prédictifs de mortalité sont bien
individualisés : la gravité de la cirrhose et la récidive
hémorragique précoce. Lhémorragie digestive est responsable
denviron 35% des décès des malades cirrhotiques.
OBJECTIFS PRATIQUES DE LA PRISE
EN CHARGE :
Ils sont au nombre de 4 :
Compenser lhémorragie pour obtenir un taux dhématocrite
entre 25 et 30%.
Arrêter lhémorragie avec un traitement spécifique.
Prévenir la récidive hémorragique.
Prévenir et traiter les complications et facteurs favorisants associés :
Lencéphalopathie. Linfection bactérienne. Lhépatite
alcoolique.
TRAITEMENT :
Mesures générales :
Le remplissage vasculaire doit être prudent en raison du fait que la pression
portale est directement corrélée à la volémie, et
que lhypervolémie peut accroître le risque de récidive
hémorragique par rupture de varices sophagiennes. Il convient cependant
dobtenir une volémie correcte et suffisante pour maintenir une
pression de filtration glomérulaire minimale. En pratique, on admet quil
faut obtenir une pression artérielle moyenne > 80 mmHg et une hématocrite
> 25% (8 g/dl dhémoglobine) et ce avec des concentrés
globulaires ou éventuellement de lalbumine humaine. Les voies dabord
périphériques sont préférables aux voies centrales
qui sont rarement nécessaires et non dénuées de risque
chez ces malades. Par la suite, il est nécessaire dassurer une
diurèse correcte avec de la dopamine à doses dopami-nergiques
(2 µ/kg/min) ou du furosémide intraveineux, particulièrement
chez les cirrhotiques ascitiques.
Des prélèvements pour examen bactériologique doivent systématiquement
être effectués: hémocultures, examen cytobactériologique
de lurine et de lascite. En effet, une infection bactérienne
est mise en évidence chez 37 à 66% des malades avec une rupture
de varices sophagiennes. Une antibioprophylaxie par norfloxacine 400 mg
2 fois par jour est recommandée pendant 5 à 7 jours (7). La nature
de la relation hémorragie digestive-infection bactérienne chez
les cirrhotiques - laquelle est la cause, laquelle est la conséquence
- nest pas clairement établie.
Une encéphalopathie hépatique complique une hémorragie
digestive chez le cirrhotique dans 20 à 30% des cas et doit être
prévenue. Elle est favorisée par lanémie, lhypoxie,
linsuffisance rénale fonctionnelle et les sédatifs. La prescription
de sédatif doit être proscrite. La prévention de lencéphalopathie
hépatique a fait appel à diverses mesures: irrigation gastrique
à haut débit, néomycine, lactulose, solution modifiée
dacides aminés, flumazénil. Seul le flumazénil a
démontré une certaine efficacité.
Traitement d'urgence des hémorragies digestives
par rupture des varices sophagiennes.
2 mg en IV lente toutes les 4 heures.
Procédés dhémostase :
Les drogues vaso-actives ont une efficacité reconnue dans
la rupture de VO et la prescription de lune dentre elles est la
règle (figure 3). Trois disposent dune AMM dans cette indication :
la terlipressine, la somatostatine et loctreotide. Leur efficacité
est comparable, permettant larrêt dune hémorragie active
dans 75 à 90% des cas, avec une réduction significative de la
mortalité pour la terlipressine dans une méta-analyse (8).
Les traitements endoscopiques permettent le contrôle dune
hémorragie active dans 80 à 95% des cas (8). Il repose sur la
sclérothérapie et sur la ligature des VO, aussi efficace mais
parfois difficile à réaliser en urgence pour des raisons techniques.
La réalisation dun traitement endoscopique est systématique
en cas dhémorragie active.
Le tamponnement sophagien par sonde de Blakemore est une
méthode efficace, mais responsable de complications chez 10 à
15% des malades et nayant aucune efficacité sur la récidive
précoce. La technique dutilisation est décrite dans la fiche
technique Son utilisation est préconisée en cas déchec
des drogues vaso-actives et des traitements endoscopiques (8).
Les anastomoses porto-systémiques, transveineuses intra-hépatiques
(TIPS) ou chirurgicales sont très efficaces mais grevées de nombreuses
complications. Elles sont indiquées en cas déchec des méthodes
précédentes, le TIPS étant recommandé chez les malades
Child B en attente dune transplantation hépatique (8).
En conclusion, les HD sont une urgence vitale particulièrement
grave dont la prise en charge doit être multidisciplinaire.
Dr Brigitte BERNARD-CHABERT
Service du Professeur OPOLON
Hépato-Gastro-Entérologie - CHU Pitié-Salpêtrière,
Paris
BIBLIOGRAPHIE
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patients with gastrointestinal bleeding : A meta-analysis. - Hepatology
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8. - DAmico G, Pagliaro L, Bosch J. - The treatment of portal hypertension :
A meta-analytic review. - Hepatology 1995 ; 22 :33254.