Dominique BLET
15, rue Courtejaire
11000 Carcassonne
Prise en charge de la dimension
psychologique pendant les secours
Dans cette communication nous nous efforcerons darticuler le vécu des secours et les concepts de la psychologie en quatre points :
LA VICTIME
LA CLINIQUE :
Les définitions données du traumatisme introduisent implicitement une dimension
temporelle : pour R. Noto le terme sapplique aux conséquences à plus ou moins
brève échéance, tandis que pour S. Freud il sagit de lactualisation
dune vulnérabilité préexistante. Pour lun, comme pour lautre le
traumatisme désigne un état appréhendé dans laprès-coup. Quen est-il des
instants qui succèdent immédiatement à laccident ? De ces instants dattente
des secours et de ceux pendant lesquels les sauveteurs sactivent ? Quen est-il
de ces instants si laccidenté est aussi porteur dune psychopathologie ?
Certes la blessure du psychotique ne diffère pas de celle de lobsessionnel mais
leurs comportements ont de grandes chances de diverger. Une prise en charge différente
simpose t-elle dans lurgence, est-elle même concevable ? Des décompensations
aiguës (attaques de panique, bouffées délirantes) limposent rapidement.
Mais en dehors de celles-ci, rien ne distingue un accidenté dun autre, si ce
nest les lésions. Cependant, les défenses fragiles de lun ne suffisent pas
à colmater ses angoisses de morcellement voire de néantisation, tandis que celles
dun autre au Moi mieux structuré lui permettent de se ressaisir rapidement.
La brutalité ajoutée à la soudaineté suffisent à induire une régression que
lon peut rapporter à une perte de lunité du Moi dépourvu de ses défenses
habituelles. Cette régression ne nécessite pas en soi de faille préexistante dans la
structure du Moi, et tout un chacun dans de telles conditions peut subir une telle
régression. Mais comme le rappelle E. Ferragut lopinion des auteurs est partagée
sur ce fait. Tous ne concèdent pas lexistence dun point de rupture au-delà
dun certain seuil.
Quoiquil en soit, la victime est dans un état de vulnérabilité et perçoit les
éléments qui constituent lambiance avec une acuité particulière : les bruits,
les paroles, les images sinscrivent dans sa mémoire. Il est frappant de constater
avec quelle précision le sujet peut rapporter à distance de lévénement les
détails les plus minimes. Dans ce contexte de nombreux stimulis sont par eux-mêmes
agressants : le bruit des sirènes, les appels, langoisse alentour, le froid, les
gyrophares... Cet ensemble inévitable ne peut pas rassurer. Ajoutons également
quaussi longtemps que le bilan médical nest pas terminé, et que les
fonctions vitales ne sont pas "cadrées", léquipe médicale
reste en alerte. Langoisse est présente, elle envahit le lieu, elle nest ni
contenue ni totalement contenable. La primauté du biologique lemporte et
conditionne parfois la survie
Le contexte, la position du corps, les sensations perçues tiennent à la fois de
létrange (associé à langoisse), et du reconnu.
De létrange parce que la perception habituelle, comme la décrit
Merleau-Ponty, se réalise dans un rapport chose-organe-des-sens telle que la place que
lorgane occupe vis à vis de la chose modifie celle-ci sans que le sujet pense à
linstant à imputer à la chose elle-même cette modification. Dans les instants du
traumatisme la pensée, envahie par la douleur et leffroi, ne peut réaliser cette
correction de la perception. Les choses sont perçues telles quelles, dans leur
radicalité, sans associations possibles, sans recul.
Du reconnu parce que pour la victime allongée sur le sol, voyant les objets comme
le nourrisson voyait le monde (de son berceau ou lorsquil marchait "à
quatre pattes"), le monde reprend dans ses perspectives lapparence
quil avait alors.
Se surajoutant au traumatisme lui-même les modifications du corps et de sa position
imposent à la victime une perception des choses environnantes devenues étrangères et
oubliées par ladulte, et participent de manière transitoire à la régression (à
un stade archaïque du Moi).
Il faut donc distinguer deux états potentiellement retrouvés chez une victime :
Un état de vulnérabilité inhérent au statut lésionnel et à la position de
dépendance.
Un état de régression à un stade archaïque de développement du Moi
pendant une durée plus ou moins brève
Pour le premier état les mécanismes de défense déjà acquis peuvent fonctionner. Mais
lorsque les sauveteurs interviennent auprès de la victime ils nen connaissent ni le
statut actuel ni ses avatars potentiels. Or dans le deuxième cas la personne retrouve le
mode relationnel du jeune enfant et la communication archaïque dans laquelle certains
canaux sensoriels sont prépondérants ; la voix, le regard, le toucher y remplissent
les fonctions assurées par la parole chez ladulte.
CE QUI EST MOBILISÉ :
Pour la psychanalyse ce qui est mobilisé lors du traumatisme est le rapport induit par
limage représentée dun premier traumatisme (originaire). Cette
mobilisation est dautant plus intense que limaginaire peut se déployer faute
dêtre contenu (ex : lattente) par la présence et les paroles
dun autre (un proche, un sauveteur...).
A linverse, les paroles du médecin et des sauveteurs peuvent alimenter
langoisse et sajouter aux représentations du traumatisme originaire. Ainsi
les gestes, la voix, lémotion même des sauveteurs sont perçus directement par la
victime et y exercent un effet aussi bien rassurant quinquiétant.
LE TRAUMATISME AJOUTÉ :
A linstar des effets adverses de la réanimation maintenant bien connus (infections
nosocomiales, sténoses post-trachéotomie...) les effets psychiques de
lambiance et des secours pourraient être décrits comme un nouveau traumatisme, en
quelque sorte un traumatisme ajouté. Il convient cependant de distinguer de
lambiance et des actes indispensables, les paroles ou les comportements sujets à
prévention qui scindent le traumatisme ajouté en ses deux composantes :
Un traumatisme ajouté circonstanciel irréductible.
Un traumatisme ajouté iatrogène sujet à prévention.
Nous nous efforcerons de démontrer quune doctrine des secours qui prend en compte
la dimension psychique, sans entraver les secours apportés au corps blessé, permet aussi
une prévention du traumatisme iatrogène et une réduction du traumatisme circonstanciel.
LES SAUVETEURS
STRESSÉS, TRAUMATISÉS :
Le sauveteur lui-même est soumis à une somme de contraintes dont la somme constitue le "stress".
Tels sont : Interruption dune activité en cours. Départ précipité. Choix
judicieux du matériel. Repérage du lieu dintervention et choix de
litinéraire le plus adapté. Coordination avec les autres services
dintervention. Confrontation avec la personnalité des collaborateurs. Difficultés
propres à la réception des appels.
Au-delà des difficultés dinterprétation, le stationnaire ressent la violence de
linattendu, de ce qui "sort du cadre prévu de lurgence".
Le risque est le rejet, la mise hors-jeu. Or, les Services durgence (le SDIS en
particulier) sont de plus en plus sollicités par des situations pour lesquelles les
stationnaires ne sont pas formés ou plus justement ne reçoivent pas de formation
spécifique. Les appels qui ne requièrent pas une intervention sont de moins en moins
rares, où le stationnaire a un rôle découte. Si la médecine et la santé ont
remplacé la religion et le salut, il savère que les Services de Secours sont
appelés de plus en plus fréquemment à remplacer les proches et les voisins. Par
ailleurs les enquêtes réalisées auprès des sauveteurs montrent quils sont
eux-mêmes victimes dun vécu traumatique : traumatisme professionnel. "Traumatisme
banal" pour un spécialiste des secours dans le sens où lentend S.
Chabee-Simper mais dont on peut suspecter de possibles interférences (dinconscient
à inconscient) avec celui des victimes. Les sauveteurs dans leur dynamique de
traumatisé, ne sont-ils pas en effet eux aussi, soumis à la même compulsion de
répétition ?
LA PENSÉE OPÉRATOIRE :
Ces remarques introduisent à la question des défenses des sauveteurs. La mise à
distance, le recul requièrent parfois un effort considérable, dautant plus que le
sauveteur nest pas lui-même indemne de ses propres représentations inconscientes.
En réponse les sauveteurs développent un mode de pensée de type opératoire où les
émotions sont refoulées pour ne laisser subsister quun agir en réponse aux faits
observés.
Il convient à ce stade de notre exposé de distinguer pensée opératoire et mode
opératoire.
La pensée opératoire décrite par Pierre Marty et ses
collaborateurs de lIPSO(*) procède dun refoulement des émotions par incapacité du
sujet à les gérer. Ces émotions ont dans le cadre du secours à personne une double
origine :
Linquiétude du professionnel confronté à ses responsabilités.
La mobilisation de représentations inconscientes.
Indépendantes de la compétence du sauveteur, les émotions en lien avec les faits
traumatisants de la situation vont développer au fil des répétions ce processus
inconscient (la pensée opératoire) qui le protège de toute émotion mais en
même temps le coupe de toute relation possible avec la victime... et les autres
sauveteurs.
La gestuelle opératoire quant à elle est le résultat dune pédagogie en
trois temps qui associe successivement perception, évocation, action. Elle permet au
médecin et au sauveteur une mise en uvre immédiate des gestes sans quil leur
soit nécessaire de procéder à une démarche diagnostic au sens habituel du terme.
Lacquisition dune gestuelle opératoire ninduit pas une pensée
opératoire, au contraire elle en protège, en partie tout au moins.
Le tableau qui se dessine du sauveteur accompli est-il réalisable, voire souhaitable.
Winicott avec le concept de "mère suffisamment bonne" apporte un
modèle de réponse : il ne sagit pas en effet que la mère soit totalement
bonne ou apparaîsse comme telle à lenfant, (qui dès lors ne pourrait plus
jamais la quitter). Celle-ci doit être "suffisamment bonne"
pour assurer son rôle de pare excitation protecteur des affects venus du dedans (linconscient)
et du dehors (le milieu).
Aussi le sauveteur doit-il être "suffisamment bon" pour ce
patient sil peut :
Assurer les gestes nécessaires (compétences).
Contenir langoisse de la victime sans se laisser envahir lui-même.
LA PRISE EN CHARGE
ÉCOUTER, CONTENIR LANGOISSE :
Nous distinguions deux états psychiques potentiels de la victime :
Lun de vulnérabilité avec conservation des mécanismes de défense déjà
constitués avec lusage de la parole comme vecteur relationnel.
Lautre de régression à un stade archaïque de développement du Moi. Mais nous
rappelions également que la situation du traumatisé rappelle celle du nourrisson dont la
dépendance à la mère est quasiment totale. Lors des soins du corps celle-ci lui parle,
le mobilise avec précaution, lui consacre toute son attention. La voix, les gestes, (nursing)
réalisent les éléments à partir desquels lenfant structure son schéma corporel,
sa relation à lautre. La mère parle du corps de lenfant, le qualifie, en
nomme les parties, lui dit ce quelle fait ou sapprête à faire. Les malades
qui ont séjourné dans un service de réanimation expriment leur gratitude envers ceux
qui leur ont ainsi parlé, qui leur ont simplement expliqué ce quils allaient
faire.
La victime est en manque de paroles et dun autre. Elle est en manque des paroles
dun autre qui rassure et contient son angoisse. Des paroles pour colmater les
failles ouvertes dans lintégrité du moi. Ce rôle ne peut être assuré par un
sauveteur non conscient du besoin tant celui-ci paraît dérisoire dans une situation
durgence. Une enquête réalisée par M. Vasseur donne au médecin la meilleure
place pour remplir ce rôle.
Il sagit en réalité plus de colmater que de rassurer ce moi ébréché dont le
sujet ne peut assurer lui-même la cohésion. Fonction colmatante du sauveteur comme de la
mère. Freud a prêté à la mère la fonction de pare excitation contre les stimuli
excessifs venant du dehors comme du dedans. Leffet de pare excitation, dans ces
instants sans paroles, se communique non seulement par le canal sensoriel mais également
dinconscient à inconscient. Ny a t il pas, notons le, des soignants dont la
seule présence est apaisante ?
Ce nest donc pas seulement dans une quantité dexplications que
langoissé et le traumatisé trouvent satisfaction, mais dans la qualité
relationnelle qui peut sinstaurer entre eux et léquipe. Sans infantiliser la
victime il sagit surtout dappréhender son statut psychique et son dénuement
quitte à le voir rapidement évoluer.
DANS LE SILENCE RECONNAÎTRE LANGOISSE :
Les secouristes apprécient les victimes silencieuses, sans revendication ni demande ou
encore les personnalités éplorées qui expriment demblée leur reconnaissance ;
les personnalités revendicatrices sont évitées mais simposent néanmoins. Si
langoisse des seconds est facile à repérer et à prendre en considération celle
des premiers risque déchapper aux secouristes pressés. Elle nen est pas
moins chargée de conséquences et se rencontre chez les personnalités peu habituées à
demander ou à recevoir faute davoir reçu ou de navoir jamais appris à
demander. Ces "bons patients" des services hospitaliers nen
sont pas moins des sujets à risque, risque que le corps ne soit le lieu du langage pour
exprimer langoisse, et risque que les symptômes quil manifeste ne sy
inscrivent dans la durée. Nombre de patients douloureux chroniques appartiennent à cette
catégorie dont certains néanmoins prennent volontiers la parole sils y sont
invités.
Le "bon patient" risque fort dêtre un patient à long
terme. Conforter de tels patients dans leur silence participerait donc du traumatisme
ajouté.
UNE DOCTRINE DES SECOURS
Marc Vasseur souligne limportance de la
communication non-verbale et encourage les sauveteurs à se former aux techniques de
communication. Cest "dun état desprit",
dune ambiance de lintervention dont il est question, qui sinscrit dans
une véritable doctrine des secours.
Une doctrine des secours qui prend en compte la dimension psychologique doit intégrer
celle-ci à chacune de ses étapes. Ainsi tous les acteurs des services de secours sont
concernés et concourent à diffuser cette ambiance, ils favorisent la qualité
relationnelle auprès de la victime. A linstar du Bureau de Psychologie Appliquée
de la police qui a montré limplication des cadres dans lensemble de la prise
en charge psychologique des fonctionnaires, nous pensons quune formation à cette
dimension implique également ceux qui ne sont pas en relation directe avec les victimes
tels que les cadres (chefs de service, anesthésistes, officiers, chefs de centre)
et les stationnaires.
A chacun de ces trois pôles la dimension psychologique est prise en compte. Prise en
charge de la dimension psychologique de lappel. Qualité des relations
inter-services. Qualité relationnelle des sauveteurs au contact de la victime. Suivi des
victimes et des personnes impliquées. Prise en charge du stress des secouristes et
soutient des équipes dintervention par les groupes de paroles (débriefing).
Les interventions des cellules médico-psychologiques lors des attentats ou des accidents
a sensibilisé les pouvoirs publics et la population à la dimension psychologique de ces
évènements. La doctrine qui préside à ces interventions privilégie un fonctionnement
dichotomique des intervenants avec des spécialistes du corps, dune part, et des
psychothérapeutes de lautre. Cette organisation présente le risque
dinterférences entre les secours conventionnels et les psychothérapeutes. Nous
pensons quil est préférable que lensemble des secouristes et des médecins
soit sensibilisé à cette approche pour quils conduisent spontanément et en temps
opportun les victimes et les impliqués vers les personnes compétentes.
Ainsi en amont de ces spécialistes une prise en charge serait déjà réalisée (gestes
et paroles) qui préviendrait des conséquences difficiles à reprendre par le
thérapeute. La mise en place de groupes de paroles pour les victimes peut se réaliser
dans un délai relativement bref dans le "post-événement immédiat".
La prise en charge instantanée devient dautant moins impérative que les
secouristes sont eux-mêmes formés à la dimension psychologique de lurgence et
sont eux-mêmes accompagnés et soutenus par des psychothérapeutes. Rappelons que des
services hospitaliers très souvent confrontés à la mort (tels les services de soins
palliatifs), privilégient de plus en plus le soutien indirect des malades par le
biais des soignants et des familles. Aussi pensons-nous que le soutient psychologique aux
victimes passe en premier lieu par lintermédiaire des secouristes et en deuxième
lieu par la rencontre des spécialistes au sein des groupes de paroles et éventuellement
des entretiens individuels.
Cette doctrine prévient le risque de perpétuer linégalité encore présente entre
les prises en charge dûment orchestrées pour des événements collectifs (plans
rouges) et labsence de telles mesures pour les victimes isolées.
CONCLUSION
La dimension psychologique de lurgence doit dabord être assurée par les différents intervenants sils y sont formés, puis par des psychothérapeutes.
Docteur Dominique BLET
15, rue Courtejaire
11000 Carcassonne