Eric HATTERER
Parc de Bel Air - Rue Supernova - 34570 Vailhauquès
Utilisation des benzodiazépines
en médecine durgence
Découvertes en 1957, par Sternbach et Reeder, chercheurs des Laboratoires Hoffmann-Laroche, les benzodiazépines (BZD) sont aujourdhui, de par la polyvalence de leurs effets pharmacologiques, largement utilisées tant en médecine générale quen anesthésie-réanimation ou en médecine durgence.
MÉCANISME DACTION DES BENZODIAZÉPINES
Lactivité pharmacologique des benzodiazépines est médiée par des récepteurs cellulaires aux BZD, mis en évidence en 1977, et concentrés sur le cortex frontal et occipital, ainsi quau niveau du système limbique. Ces récepteurs sont appelés récepteurs GABA car ils lient spécifiquement le GABA (acide gamma amino butyrique) neuromédiateur activateur du système nerveux central, appelé parfois "hormone du sommeil". Les benzodiazépines, en se liant de façon spécifique à une sous unité de ce récepteur, activent louverture des canaux chlore. Laugmentation du chlore intra cellulaire, par hyper-polarisation membranaire, renforce lactivité inhibitrice du GABA. Cest à une autre sous unité du récepteur GABA que se lient les barbituriques pour produire les mêmes effets. Laffinité des différentes BZD pour le récepteur GABA détermine leur puissance, et permet de classer par ordre décroissant le flunitrazépam, puis le midazolam, et enfin le diazépam. Le flumazénil, très affine pour les récepteurs, déplace les BZD, et se comporte comme un antagoniste. Le taux doccupation des récepteurs module les différents effets des BZD : 20% des récepteurs occupés entraîne une amnésie, 30 à 50% une sédation, et plus de 60% une hypnose. Il existe également des récepteurs périphériques aux BZD qui, pour des posologies élevées, pourraient jouer un rôle dans certaines fonctions cellulaires comme la régulation des canaux calciques. Certaines BZD seraient spécifiques des récepteurs centraux, et dautres, comme le diazépam, des deux types de récepteurs, ce qui pourrait, dans une certaine mesure, expliquer son effet dans les intoxications à la chloroquine.
PROPRIÉTÉS PHARMACODYNAMIQUES DES BENZODIAZÉPINES
Toutes les BZD possèdent les 5 propriétés fondamentales qui en font leur particularité.
LEFFET ANXIOLYTIQUE :
Les BZD sont surtout connues pour leur effet anxiolytique qui a largement contribué à
leur diffusion. Lanxiété joue un rôle important dans la préhension de la
douleur, et lassociation dune BZD à un analgésique permet de réduire la
posologie de ce dernier.
LAMNÉSIE :
Leffet amnésiant antérograde des BZD permet deffacer de la mémoire les
évènements pénibles et traumatisants. Avec le midazolam, la durée de lamnésie,
pour une dose de 5 mg, est de 30 mn.
LEFFET HYPNOTIQUE :
Les BZD sont largement utilisées comme adjuvants à certains agents narcotiques utilisés
pour linduction dune anesthésie générale, dans le but den diminuer
les posologies ou les effets secondaires (effet dysleptique de la kétamine, par
exemple). Toutes les BZD ont un certain effet narcotique, celui ci est affaire de
posologie et également de puissance de molécule. Il est de durée plus courte que la
sédation.
LEFFET MYORELAXANT :
Les BZD ont des propriétés myorelaxantes importantes. Cet effet intervient par une
action sur les réflexes poly-synaptiques supra médullaires (régulation de la boucle
gamma) et médullaires. Cet effet dhypotonie est responsable dune chute de
la mâchoire lors du sommeil. Le diazépam est une indication princeps en réanimation
pour faire céder les contractures musculaires lors du tétanos (à des doses proches
de 1 g).
LEFFET ANTICONVULSIVANT :
Les BZD sont les molécules utilisées en première intention lors des convulsions car
elles sont efficaces dans la plupart des tableaux cliniques de lépilepsie, et leur
tolérance est bonne chez ladulte comme chez lenfant. Cet effet
anti-convulsivant semble être du à la facilitation de leffet GABA sur les circuits
moteurs cérébraux.
LES MOLÉCULES UTILISÉES EN URGENCE
En France quatre molécules injectables sont
disponibles :
Le diazépam : Valium®
Le clonazépam : Rivotril®
Le midazolam : Hypnovel®
Le flunitrazépam : Narcozep®
On peut classer les BDZ en fonction de leur durée
daction :
Molécules à longue durée daction, avec une demi-vie supérieure à 24
heures : diazépam, flunitrazépam.
Molécules à durée daction intermédiaire :
lorazépam (Témesta®).
Molécules à courte durée daction, avec une
demi-vie inférieure à 4 heures : midazolam.
NOTIONS PRATIQUES DE PHYSICO-CHIMIE ET DE PHARMACOCINÉTIQUE
Les BZD sont des molécules très liposolubles et
conservées dans du propylène glycol, ce qui explique le caractère douloureux de
linjection quelque soit la voie. Seul le midazolam, hydrosoluble, échappe à cette
règle, et est indolore à linjection. Labsorption et la bio-disponibilité
des BZD sont variables selon les sites et les molécules. Le diazépam et le
flunitrazépam étant très lipophiles bénéficient dune très bonne absorption
digestive et dune bonne bio-disponibilité, mais, à linverse, présentent par
voie intra musculaire une résorption de mauvaise qualité et complètement aléatoire (le
diazépam cristallise au lieu dinjection). La résorption rectale du diazépam
injectable (en solution) est incomplète mais très rapide, le pic plasmatique
étant atteint en 5 mn, alors que par voie intra musculaire ce pic nest atteint
quau bout de 30 à 60 mn. Le midazolam hydrosoluble est peu résorbé par voie
orale, par voie intra rectale sa résorption est rapide mais incomplète (pic
plasmatique en 15 mn). Sa résorption intra musculaire est meilleure et dune
meilleure prédictibilité que les autres molécules, le pic plasmatique est atteint en 15
à 20 mn.
De ces données ont peut déjà déduire certaines conduites à tenir :
Lorsquon utilise la voie intra musculaire il faut préférer le
midazolam aux autres molécules car il est indolore, sa résorption est prévisible et
relativement rapide.
Lorsquon utilise la voie rectale il faut privilégier le diazépam car
son absorption est rapide, mais il faut utiliser la solution injectable dont la
résorption rectale est meilleure et plus rapide que pour la forme suppositoire.
Par voie intra veineuse leffet clinique des BZD apparaît au bout de 2
à 3 mn, ce qui est long comparé aux narcotiques purs utilisés en anesthésie.
Les BDZ sont éliminées par les urines après biotransformation. Celle ci fait intervenir
une activité microsomiale hépatique. Ce métabolisme appelle à une certaine attention
pour les sujets âgés, insuffisants hépatiques, ou présentant un bas débit, comme lors
dun collapsus. Les posologies doivent être réduites, pour ne pas risquer de
prolonger les effets. Le cytochrome P450 qui intervient dans le métabolisme des BZD peut
aussi être inhibé par certaines molécules (éthanol, cimétidine).
Il faut retenir une grande variabilité inter-individuelle des effets cliniques des BZD
pour une même posologie. Cest une raison supplémentaire dutiliser le mode "titration",
pour les injections.
La durée de leffet "narcose" pour une injection est
denviron : 10 à 30 mn pour le diazépam. 10 à 20 mn pour le midazolam.
Ces molécules ont des demies vies délimination différentes : 30 à 40 h
pour 0,2 mg/kg de diazépam. 2 à 3 h pour 0,15 mg/kg de midazolam.
En cas dinjections répétées ou à débit continu laccumulation de diazépam
prolonge ses effets cliniques. Le midazolam, de par une moindre accumulation, est plus "maîtrisable"
dans le temps.
EFFETS SECONDAIRES DES BENZODIAZÉPINES UTILISÉES EN URGENCE
Les BZD sont présentées comme des molécules dont le maniement est aisé et sans risque. Quen est-il exactement ?
EFFETS RESPIRATOIRES DES BENZODIAZÉPINES :
Les BZD sont dépresseurs respiratoires. Elles agissent à plusieurs niveaux : elles
dépriment la commande ventilatoire centrale. Elles sont responsables dune certaine
hypotonie des muscles ventilatoires. elles peuvent être responsables de troubles de "lairway"
par hypotonie et collapsus des structures pharyngées.
Une administration intra-veineuse rapide peut induire une apnée de plusieurs minutes. La
suppression des réflexes pharyngo-laryngés peut faciliter une inhalation bronchique par
régurgitation dun estomac plein, et cette dépression des réflexes de protection
des voies aériennes peut persister deux heures après linjection. La dépression
respiratoire est plus marquée chez les personnes âgées, ainsi que chez les insuffisants
respiratoires, ils feront lobjet de posologies réduites.
La sécurité dutilisation passe par la "titration" des
injections.
EFFETS CARDIO-VASCULAIRES DES BENZODIAZÉPINES :
Les BZD induisent une vasodilatation artérielle et veineuse responsable dune baisse
modérée de la pression artérielle (5 à 20%). Cet effet est dautant plus
marqué que les posologies sont élevées et le sujet âgé. Il ne semble pas corrélé à
la vitesse dinjection. La tolérance des BZD est bonne chez le coronarien et
linsuffisant cardiaque, ces molécules faisant partie des protocoles
danesthésie pour ce type de patients.
Néanmoins en cas dhypovolémie et/ou dinsuffisance circulatoire aiguë, il
est prudent de réduire les posologies.
AGITATION PARADOXALE :
Chez certains patients, plus particulièrement les personnes âgées, les BZD, par
dés-inhibition peuvent entraîner un état dagitation nécessitant le recours à
dautres drogues sédatives.
MODALITÉS DUTILISATION DES BENZODIAZÉPINES
Lutilisation des BZD par voie intra-veineuse impose des précautions élémentaires : avoir du matériel de ventilation et dintubation prêt. Disposer dune source de vide. Disposer dun monitorage comprenant une oxymétrie de pouls.
La titration permet dadapter parfaitement la posologie à leffet recherché. La technique consiste en linjection dune dose test, qui sera suivie, toutes les 2 à 3 mn, de doses complémentaires généralement égales à la moitié de la dose initiale. Les avantages sont de tester la sensibilité inter-individuelle, dobtenir le degré de sédation souhaité, de diminuer le risque de désaturation.
En pratique :
1 ampoule de diazépam de 10 mg/ 2 ml est ramenée à 10 ml, soit une dilution : 1 ml = 1
mg.
1 ampoule de midazolam de 5 mg/1 ml est ramenée à 5 ml, soit une dilution : 1 ml = 1 mg (idéalement
lon utilise la forme 5 mg/5 ml).
On injecte ensuite, pour un adulte, soit 4 mg de diazépam (0,06 mg/kg), soit 2 mg
de midazolam (0,03 mg/kg), puis on attend 2 à 3 mn pour juger de leffet
clinique obtenu. La moitié de la dose sera injectée à nouveau si nécessaire, et ce
jusquà obtention de leffet recherché. En utilisant cette technique
lutilisateur se met à labri du risque dapnée.
UTILISATION COMME AGENT ADJUVANT
AUX NARCOTIQUES :
Les BZD sont aussi des agents de co-induction permettant de réduire les posologies des
narcotiques, par potentialisation daction au niveau du récepteur GABA. Elles sont
aussi utilisées pour diminuer certains effets secondaires (effets hallucinatoires de
la kétamine).
UTILISATION COMME ANTI-CONVULSIVANT :
Les BZD sont les molécules de première ligne en cas de convulsions. Chez lenfant
le diazépam injectable administré par voie rectale permet dobtenir un effet
clinique dans les cinq minutes avec une sécurité optimale du point de vue respiratoire.
La posologie usuelle est de 0,3 à 0,5 mg/kg. Une canule intra rectale adaptable à une
seringue est disponible, sinon il est possible dutiliser la gaine en téflon
dun cathéter court.
En cas détat de mal convulsif il est cependant
conseillé dutiliser des molécules ayant une durée daction longue
clonazépam (Rivotril®) pour obtenir des taux sanguins thérapeutiques plus longtemps efficaces et
plus stables.
APPORTS DE LEFFET MYORELAXANT :
Leffet myorelaxant des BZD peut être mis à profit pour réduire les luxations des
grosses articulations.
UTILISATION DANS LES INTOXICATIONS À LA CHLOROQUINE :
Lintoxication volontaire par la chloroquine, anti-paludéen de synthèse,
représente une des formes les plus graves dintoxication médicamenteuse, de par les
effets cardiaques inotropes négatifs, et bathmotropes positifs. Le diazépam injecté par
voie IV à la dose de 1 mg/kg en 20 mn possède des propriétés stabilisantes de membrane
et anti-arythmiques. Ces propriétés ont été découvertes de façon empirique, et le
mode daction exact périphérique ou central reste objet dhypothèses.
Dautres BZD pourraient avoir les mêmes propriétés.
CONTRE INDICATIONS A LUTILISATION DES BENZODIAZÉPINES
Absence de matériel de ventilation.
Allergies connues aux BZD ou aux solvants (propylène-glycol).
Myasthénie.
Porphyries pour le diazépam.
CONCLUSION
Les BZD sont des molécules polyvalentes donc la toxicité et les effets secondaires sont faibles à condition de respecter certaines précautions dutilisation et de privilégier la titration. Pour les voies IV et IM le midazolam, de par ses propriétés pharmacocinétiques, reste la molécule la mieux adaptée à lurgence, alors que pour la voie intra-rectale chez lenfant le diazépam solution injectable reste la molécule de choix. n
Antagoniser en urgence les
BZD :
mode demploi
Le flumazénil (Anexate®), imidazobenzodiazépine, est un antagoniste spécifique des récepteurs GABA centraux. Linjection de flumazénil en présence dune benzodiazépine (agoniste) va entraîner la levée de certains de ses effets pharmacologiques (narcose, dépression respiratoire), mais pas de lamnésie. Lutilisation de cette molécule dans les intoxications aux BZD, une des intoxications volontaires les plus fréquentes actuellement, afin den antagoniser les effets cliniques, et notamment la dépression respiratoire, est un concept séduisant. Néanmoins certaines précautions sont à respecter pour pouvoir utiliser cet antidote sans risque. Le flumazénil modifie le tableau clinique (réveille le patient), mais ne modifie pas la durée de lintoxication.
RAPPELS DE PHARMACOCINETIQUE ET DE PHARMACODYNAMIQUE
PRATIQUES :
Le flumazénil est une molécule hydrosoluble. Sa demie -vie délimination est de 1
heure, et son métabolisme est hépatique. La durée daction du flumazénil reste
inférieure à celle de lagoniste, obligeant à des réinjections multiples, ou à
une injection continue à la seringue électrique sous peine de voir réapparaître tous
les signes cliniques de lintoxication.
EFFETS CLINIQUES ET EFFETS ADVERSES DU FLUMAZENIL :
Injecté à un sujet nayant pas absorbé de BZD, le flumazénil
nentraîne aucun effet clinique. Chez les patients traités au long cours par BZD,
linjection de flumazénil peut déclencher un syndrome de sevrage aigu avec état
dagitation, angoisse, tachycardie, hypertension artérielle, convulsions.
PRÉCAUTIONS DEMPLOI :
Lutilisation du flumazénil peut entraîner des effets délétères liés à la
levée des effets des BZD.
Dans les intoxications poly-médicamenteuses associant BZD et anti-dépresseurs,
ladministration de flumazénil peut entraîner des convulsions. En effet les BZD
protègent le patient de leffet convulsivant des anti-dépresseurs.
En cas dhypothermie, le réveil du patient va entraîner des frissons et une
augmentation de la consommation doxygène.
Chez les patients hypertendus, insuffisants cardiaques, coronariens ou insuffisants
respiratoires, le réveil va correspondre à une véritable épreuve deffort qui
peut décompenser la pathologie pré-existante.
MODALITÉS DUTILISATION :
Le flumazénil est présenté en ampoules dosées à 0,5 mg/ 5 ml et 1 mg/10 ml. La
première injection IV est de 0,5 mg. En labsence de réveil au bout de 3 mn, on
ré-injecte 0,5 mg jusquà obtenir leffet désiré. Un relais par perfusion de
0,5 mg/h est indispensable, compte tenu de la courte demi-vie. Au delà de 6 mg il faut
évoquer une autre cause dintoxication. La durée du réveil après une dose
initiale unique est variable et sétend de 15 mn à 5 heures avec une moyenne à 2
heures. Dans tous les cas le flumazénil ne fait que modifier lexpression clinique
de lintoxication aux BDZ, mais nen raccourcit pas la durée dévolution.
La surveillance clinique et para-clinique doit rester rapprochée, et le réveil obtenu,
le transport sera obligatoirement médicalisé.
Intoxication chez ladulte :
Lintoxication est le plus souvent polymédicamenteuse et le risque de voir un état
convulsif sinstaller est réel. Son utilisation doit être réservée aux patients
pour lesquels la ventilation contrôlée pourrait être délétère. (sujets fragiles
et polytarés). Dans tous les cas il faut sassurer de labsence
dhypothermie importante, de la prise concomitante danti-dépresseurs,
dantécédents dépilepsie.
Intoxication chez le sujet âgé :
Chez le sujet âgé les intoxications aux BZD ont comme particularité de provoquer une
grande résolution musculaire et de grande durée qui entraîne souvent de graves
problèmes respiratoires avec une morbidité et une mortalité plus importante que chez le
sujet jeune.
Intoxication chez lenfant :
Chez les enfants lintoxication est en général accidentelle et mono
médicamenteuse. Ladministration de flumazénil peut servir de test diagnostic.
CONCLUSION
Lutilisation du flumazénil en médecine durgence peut amener un bénéfice important dans les intoxications isolées aux benzodiazépines. Son coût, mais surtout certains effets secondaires, doivent faire réserver son utilisation à des cas bien précis, et après avoir éliminé les principales contre indications.
Eric HATTERER
Anesthésiste - SDIS 34
Parc de Bel Air - Rue Supernova - 34570 Vailhauquès