Eric HATTERER
Hypovolémie grave en préhospitalier
Comment palier au mieux à lanémie
Le but ultime de la fonction cardio-vasculaire est loxygénation tissulaire. Prendre en charge une anémie aiguë hémorragique, cest avant tout corriger la volémie, mais également optimiser le transport de loxygène, en réduire la consommation et mettre en uvre, si nécessaire, des techniques dites de sauvetage.
CORRIGER LA VOLÉMIE
ACCÈS AU SECTEUR
VASCULAIRE :
Un remplissage vasculaire efficace nécessite plusieurs voies dabord
veineux de gros diamètre. Doubler le diamètre interne dun cathéter permet de
multiplier par 16 le débit possible (loi de Poiseuil). Les cathéters courts (14 ou 16
Gauge) sont utilisés en première intention dans le réseau veineux périphérique. En
cas déchec, on utilisera le réseau veineux profond en utilisant le même
matériel. En effet le gros diamètre et la faible longueur de ce matériel permettent
dobtenir de gros débits. Ultérieurement ils pourront être remandrinés afin de
placer des cathéters de voie centrale. La pose dune VVC avec cathéter long en
urgence nécessite un délai de mise en uvre plus long, fait courir un risque
infectieux et le débit y est plus faible du fait de la longueur. La pose de désilets de
très gros diamètre se fera par des médecins maîtrisant parfaitement la technique
(délais, iatrogénéicité).
Le choix de la veine profonde à ponctionner dépend avant tout des habitudes et
expériences de lopérateur. En cas dinexpérience dans ce domaine la ponction
de la veine fémorale est celle présentant le moins de risques.
DISPOSITIFS
DACCÉLÉRATION DU DÉBIT :
Il existe de nombreux dispositifs pour augmenter le débit de perfusion. Le plus
efficace, le plus facile à mettre en uvre et le moins coûteux (500 F) car
réutilisable est lutilisation de poches à contre-pression. Il faut disposer
dau moins deux poches de contre-pression pour obtenir un effet optimal.
QUEL SOLUTÉ CHOISIR :
Le soluté utilisé doit être doté dun bon pouvoir de remplissage
vasculaire, présenter des effets secondaires minimes (allergiques, hémostase primaire,
coagulation et rénaux). Les Hydroxy-Ethyl-Amidons (HEA) de bas poids moléculaires
(Elohes®, Estéril®) sont les molécules répondant le mieux à ces critères. En
théorie le volume utilisable est au maximum de 33 ml/kg/24h (AMM). Leffet des HEA
sur lhémostase, en particulier sur le facteur VIII, semble être un facteur
limitant plus théorique que pratique. Certains préconisent lutilisation de
gélatines fluides en première intention lorsque de grandes quantitées sont
administrées car elles nont aucun effet direct sur lhémostase primaire ou la
coagulation et il ny a pas de volume limite à leur administration. Mais en pratique
devant un tableau clinique inquiétant mieux vaut chercher lefficacité maximum et
remplir le plus vite possible, objectif au mieux respecté par lutilisation des HEA.
En préhospitalier lexpérience montre que la règle des 33 ml est souvent
transgressée sans voir apparaître deffet délétère. On accuse également les
macromolécules de remplissage daugmenter les pertes sanguines, conséquence logique
de leur efficacité et des chiffres tensionnels retrouvés. Des travaux ont démontrés
que les patients ayants reçu des HEA avaient une volémie mieux conservée dans le temps
que ceux ayant reçu des gélatines.
Le sang est rarement disponible en préhospitalier (ou en quantité très limitée). La
meilleure indication de sang est celle concernant un patient en choc hémorragique dont le
délai de désincarcération ou de dégagement seront longs.
Lutilisation de solutés salés hypertoniques à 7,5% et de solutés transporteurs
doxygène est en cours dévaluation et parait prometteur.
REMPLIR, OUI MAIS : COMBIEN ? SUR QUELS
CRITÉRES ?
Il faut évaluer les pertes :
Une fracture de la diaphyse fémorale : 1.000 à 1.500 ml.
Une fracture tibia-péroné ou de la diaphyse humérale : 250 à 500 ml.
Une fracture du bassin : 1000 ml à une volèmie.
Ne pas sous estimer une plaie du scalp ou une hémorragie maxillo-faciale qui peuvent à
elles seules expliquer le tableau clinique.
(Nb : pour un adulte la volémie est de : 65 ml/kg).
Il faut évaluer les conséquences des pertes :
(En cas deffort de toux ou de vomissements il persiste une coloration conjonctivale
malgré lanémie).
Certains signes de gravité qui imposent dagir rapidement : vomissements,
bâillements, agitation, somnolence qui signent un bas débit cérébral ou bradycardie
paradoxale qui annonce un arrêt circulatoire imminent.
Lhypotension artérielle qui est déjà un signe de gravité et implique une perte
dau moins 20% de la volémie (en deçà, la réponse adrénergique maintient la
tension artérielle).
Il faut suivre lévolution de la Fréquence Cardiaque (FC) au cours du remplissage
vasculaire : réduction de la FC indiquant une amélioration ou réaccélération
secondaire imposant la reprise du remplissage.
Maintenir une Tension Artérielle (TA) à au moins 80 mmHg est le but recherché
(maintenir une TA haute augmente le débit des lésions hémorragiques).
Savoir que le remplissage est toujours sous estimé.
Une lésion intracrânienne associée ne doit pas conduire à un remplissage au minima,
cest aujourdhui une notion périmée (un remplissage efficace concours à
maintenir une bonne pression de perfusion cérébrale).
Rétablir une normovolémie est un objectif difficile à respecter dans un laps de temps
court et cet objectif ne doit pas retarder larrivée du patient au bloc opératoire.
QUE PEUT TOLÉRER LORGANISME ?
Un sujet sain (indemne de
coronaropathie, de cardiopathie) dont la volémie est rétablie, dont le métabolisme et
la consommation doxygène sont réduits au maximum (anesthésie générale) peut
tolérer une hémodilution extrême au prix dune acidose lactique tolérable pour
une durée de temps estimée à une heure environ. On retrouve là la notion de
"lheure dor" si chère aux auteurs anglo-saxons.
Des patients sont arrivés vivants à lhôpital avec une hématocrite à 5% mais il
faut encore insister en rappelant que cela est possible à la condition express que la
volémie soit rétablie.
LES PETITS MOYENS AUX GRANDS EFFETS ET SOUVENT OUBLIÉS :
Ne pas emballer une plaie
hémorragique du cuir chevelu mais la suturer. Cela nécessite davoir des fils de
suture en soie noire et de gros diamètre pour pouvoir faire du saucissonnage avec des
grosses compresses.
Penser à bourrer lhypopharynx, le pharynx et la cavité buccale avec des compresses
en cas de lésions maxillo-faciales hémorragiques chez un malade intubé.
Prévenir lhypothermie qui aggrave les pertes sanguines.
Réduire et immobiliser toutes les fractures pour limiter les hématomes
péri-fracturaires.
OPTIMISER LE TRANSPORT DE LOXYGÈNE
Cela consiste à administrer de
loxygène à fort débit et à forte concentration afin de saturer en oxygène
lhémoglobine encore disponible. Si nécessaire on aura recours à la ventilation
contrôlée. On sabstiendra dapporter des bicarbonates car lacidose
métabolique qui sinstalle améliore la délivrance doxygène tissulaire par
lhémoglobine (déplacement de la courbe de dissociation de lhémoglobine).
Le transport de lhémoglobine dans la micro-circulation est facilité par
lhémodilution (loi découlement des fluides).
RÉDUIRE LA CONSOMMATION DOXYGÈNE
Avec lanémie sinstallent
une tachycardie et une tachypnée compensatrice. Cette tachypnée par leffort
musculaire quelle engendre peut multiplier par trois la consommation
doxygène.
Lanesthésie générale réalisée à ce moment même si elle présente des risques
présente plusieurs avantages :
Cest à ce stade précoce où la réaction adrénergique est maximale que les
répercussions hémodynamiques sont les moins importantes.
Lanesthésie et lanalgésie vont diminuer la consommation doxygène.
La mise au repos des muscles respiratoires par la ventilation contrôlée va diminuer la
consommation doxygène de façon drastique.
Quand ventiler le malade ?
Tout signe dhypoperfusion cérébrale, agitation, confusion mentale, vomissements,
somnolence, impose la ventilation.
Toute détresse ventilatoire est traitée en priorité.
La douleur augmente la consommation doxygène, sa prise en charge peut justifier
lemploi danalgésiques centraux.
Ce sont les conséquences de lanoxie qui imposent laction.
MISE EN UVRE DE TECHNIQUES DE SAUVETAGE
AUTOTRANSFUSION DES HÉMOTHORAX :
En cas dhémothorax massif et
compressif nécessitant un drainage impératif on peut récupérer et retransfuser le
sang. Il existe plusieurs kits. Le kit de drainage thoracique Vygon (500 F) est très
simple dutilisation. Il faut poser le drain thoracique et le clamper. Commencer par
accélérer le débit du remplissage vasculaire. Déclamper et récupérer 500 ml dans la
poche stérile livrée avec le kit puis reclamper. Il sagit dun équilibre
instable. En effet toute soustraction de sang de la plèvre augmente à nouveau le débit
de lhémorragie (diminution de la contre pression ).
Mais ici le but est de récupérer du sang ayant un bon pouvoir oxyphorique pour corriger
lanémie. Recommencer lopération plusieurs fois. Lon a pu retransfuser
6 à 8 litres de sang par cette technique et amener le malade jusquau chirurgien.
Cette technique est surtout efficace lorsquil existe une plaie vasculaire simple
(plaie par arme blanche par exemple ). Il faut penser à rajouter dans son matériel un
transfuseur qui sadapte parfaitement à lextrémité de la poche de recueil
fourni dans le kit (les globules ne passent pas le filtre du perfuseur), néanmoins en cas
doubli le kit contient des raccords divers qui permettent de se brancher sur le
robinet trois voies et de shunter le filtre du perfuseur. A noter que le sang est
défibriné au niveau de la plèvre et quune anti-coagulation du circuit nest
pas nécéssaire. La mise en uvre de cette technique ne doit pas retarder
larrivée au bloc opératoire.
UTILISATION DU PANTALON ANTI-CHOC :
Le Pantalon Anti-Choc (PAC) permet à
lextrême de réaliser un véritable clampage aortique sous diaphragmatique. La
contre pression utilisée permet de comprimer les lésions et de diminuer, voire de
supprimer le débit des lésions hémorragiques. Le PAC augmente le retour veineux chez le
sujet normovolémique et chez le sujet hypovolémique anesthésié. Le gonflage à basse
pression chez le sujet conscient hypovolémique ne permet pas dobtenir deffets
bénéfiques et peut même aggraver des lésions traumatiques des membres inférieurs
(favorise le syndrome des loges). Le gonflage à haute pression (80 mmHg) augmente les
résistances artérielles périphériques. Là aussi les lésions des membres inférieurs
sont aggravées mais le bénéfice sur la survie permet de passer outre.
Lutilisation du PAC ne peut donc se concevoir quen situation dextrême
gravité.
Le PAC est contre-indiqué en cas de lésions hémorragiques thoraciques (augmentation de
lhémorragie). Lutilisation du compartiment abdominal du PAC impose intubation
et ventilation contrôlée. Lindication la plus appropriée semble être les
fractures du bassin.
Le PAC gonflé a haute pression (80 mmHg) est une solution dattente en attendant le
geste chirurgical ou lembolisation artérielle.
COMMENT CONDITIONNER AU MIEUX LE PATIENT
Lheure dor, temps
"offert" au patient pour quil arrive "opérable" jusquau
chirurgien est rarement mise à profit. En effet cela supposerait une régulation
médicale optimale, un moyen héliporté déclenché dés lappel, une équipe
préhospitalière dune grande compétence et dune grande expérience, une
équipe hospitalière multidisciplinaire dexpérience présente et un plateau
technique sur le même site.
Léclatement des sites de réception des appels durgence ne permet pas
doptimiser la régulation, il en est de même avec la diversité des moyens
héliportés et de leur utilisation
Lors de la prise en charge il faut éviter de perdre trop de temps sur les lieux, en effet
seule la sanction chirurgicale sauvera le patient. Les lésions hémorragiques graves
priment sur les lésions cérébrales. Il faut quelquefois savoir se passer de
limagerie médicale pour amener le patient au bloc opératoire le plus proche pour
maîtriser lhémorragie et sauver le malade.
CONCLUSION
La prise en charge dune hypovolémie grave nécessite des moyens de secours parfois lourds pour être efficaces. Rétablir la volémie est primordial. Optimiser loxygénation tissulaire et utiliser des moyens dits de sauvetage permet de palier momentanément à lanémie aiguë.
Eric HATTERER
Anesthésiste-Réanimateur
SDIS 34
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