Véronique FERLAY-FERRAND, Claude PICARD, Claude PRIM
Approche toxicologique
des fumées de feux de forêts
74% des victimes dincendies de forêts périssent sous leffet de la fumée et des gaz chauds dégagés (1). Paradoxalement, il ny a que très peu de données sur les concentrations respirées par le personnel intervenant. Aussi, nous avons développé une étude sur la composition des gaz de combustion végétale en laboratoire et sur le terrain.
COMBUSTION DES VÉGÉTAUX ET
EFFETS SUR LHOMME :
Au cours de la combustion végétale, loxygène se fait plus rare et des
composés caractéristiques sont émis (2) : vapeur deau, oxydes du carbone et du
soufre, ozone, composés azotés, hydrocarbures, composés organiques volatiles ou COV,
hydrocarbures aromatiques polycycliques ou HAP, particules de taille moyenne (suies,
goudrons, etc.).
Un des principaux dangers pour les combattants du feu est la raréfaction de
loxygène à proximité du front de flammes, entraînant une hypoxie (3).
Il ny a pas dintoxication systématique par le monoxyde de carbone (CO) mais
il est très redouté des intervenants. Les symptômes observés sont principalement des
céphalées, vertiges, nausées ou vomissements. Lasthénie est fréquente. Les
oxydes dazote sont des irritants respiratoires, des convulsivants, des euphorisants,
des anesthésiques et peuvent conduire à des insuffisances respiratoires aiguës.
Les HAP et COV sont des dépresseurs du système nerveux central. Les essences végétales
peuvent entraîner une intoxication aiguë voire, engager le pronostic vital du
Sapeur-Pompier même à une certaine distance du foyer dincendie (4).
Les atteintes des voies aériennes sont constituées par des brûlures, des lésions
muqueuses extramuqueuses et des dépôts de particules dans les bronches.
TOXICITÉ :
En cas de contact avec une substance chimique, sa toxicité, sa concentration et
la durée de lexposition sont prises en compte. La dose-seuil dun composé
chimique représente la concentration dans lair pouvant être respirée pendant un
temps donné sans risque daltération sur la santé (5).
Il existe deux types de dose-seuil :
Les VLE ou Valeurs Limites dExposition mesurées sur 15 minutes.
Les VME ou Valeurs Limites Moyennes dexposition déterminées pour un contact de 8
heures, plus proches des conditions dintervention.
OBJECTIFS DE LÉTUDE
Lobjectif de ce travail est de
mieux connaître les composés chimiques émis lors de la combustion des végétaux
(fréquences et concentrations) afin de déterminer les plus toxiques présents sur le
terrain et de mieux prévenir et protéger les intervenants.
Les recherches se déroulent autour de deux axes :
Identifier les composés présents dans les fumées de combustion despèces
méditerranéennes majoritaires au laboratoire afin de constituer une banque de données,
onze ont été étudiées dont trois dentre elles avec et sans retardant.
Quantifier les composés toxiques des fumées (6).
MODE OPÉRATOIRE
CONCENTRATION DES
FUMÉES :
Les fumées sont concentrées sur un adsorbant solide (figure 1) dont les
propriétés sont intéressantes : faible affinité pour leau, grande capacité
dadsorption, récupération des produits piégés proche de 100%, inerties chimique
et structurelle pour les produits piégés. Les composés sont désorbés par chauffage
rapide du Tenax.
ANALYSE :
Les fumées de combustions végétales forment un mélange de composés nombreux
et divers. Une séparation est nécessaire avant lanalyse. Nous avons opté pour le
couplage CG-SM.
La Chromatographie en Phase Gazeuse (CPG) sépare les composés vaporisés par chauffage
sans les décomposer et donne un chromatogramme.
La Spectrométrie de Masse (SM) donne pour chaque molécule séparée son spectre de
masse.
Le composé correspondant est identifié par comparaison avec ceux de la banque de
données (55.000 produits répertoriés).
LA COLLABORATION USC1 -
CEREN :
LUSC1 (Unité de la Sécurité Civile 1, Nogent-le-Retrou) possède une
Unité Mobile de Spectrométrie de masse permettant deffectuer des analyses de gaz
sur le terrain. Les avantages sont nombreux : obtention rapide des résultats,
dégradation des échantillons et recombinaisons entre molécules durant le transport
évitées.
ESPÈCES VÉGÉTALES ÉTUDIEES
AU LABORATOIRE :
Les espèces choisies sont abondantes dans 1a flore méditerranéenne calcaire.
LIMITATIONS DES ESSAIS SUR LE
TERRAIN :
Aucun prélèvement sur feu réel na pu être réalisé durant lété
1996, contrairement aux étés 1995 et 1997 (en cours de traitement). Les missions de
prélèvement étant assez lourdes à mettre en uvre, les feux doivent être
suffisamment importants pour nêtre pas déjà maîtrisés avant notre
arrivée
RÉSULTATS & DISCUSSION
IDENTIFICATION DES COMPOSÉS
PRÉSENTS DANS LES FUMÉES :
Les composés les plus fréquents sont principalement des dérivés benzéniques
et phénoliques : le toluène et le phénol sont présents dans plus de 9 prélèvements
sur 10.
Ces composés sont similaires à ceux identifiés dans les fumées de végétation mixte
par Y. Tsuchuiya (1992) et à ceux répertoriés par L. Mc Kensie et al. (1995).
Les espèces "aromatiques" (romarin, pin dAlep, thym, cade) sont
caractérisées par des fréquences élevées en terpènes dans leurs fumées (de 14 à
21%) alors que ces composés sont rares voire absents dans les autres espèces végétales
étudiées à lexception du chêne vert et du mimosa (respectivement 7 et 8%). Les
essais avec retardant réalisés au laboratoire ne font pas apparaître de composé
spécifique; lammoniac, caractéristique, nest pas détecté par cette
méthode. Les composés benzéniques, caractéristiques du bois, atteignent des
fréquences très élevées dans les fumées de feux réels (jusquà 65%).
QUANTIFICATION DE QUELQUES
COMPOSÉS :
Toxicité des composés dosés :
Huit composés ont été choisis en fonction de leur fréquence et abondance dans les
prélèvements et de leur toxicité. Le tableau 3 regroupe leurs VLE et VME
correspondantes, celles du benzaldéhyde et du limonène ne sont pas établies.
Le benzène est cancérigène, le furfural et le benzaldéhyde sont considérés comme
cancérogènes probables (7). Les produits aromatiques (toluène, xylène, styrène) sont
irritants et entraînent des réactions inflammatoires (voies respiratoires, peau, yeux).
Le phénol est corrosif et provoque une destruction brutale non spécifique des tissus
(voies respiratoires, peau, yeux, voies digestives).
Résultats quantitatifs des prélèvements laboratoire :
Les résultats obtenus (moyenne de 3 essais) sont comparés avec la VME correspondante.
Les teneurs en benzène, phénol et furfural dépassent la valeur-seuil tolérée dans la
plupart de nos prélèvements. Celles du styrène et du toluène sont à surveiller dans
plusieurs prélèvements. En revanche, les fumées de végétaux présentent des
concentrations en xylène beaucoup plus faibles que celle de la VME. Les valeurs obtenues
pour le benzaldéhyde sont très faibles, celles du limonène plus importantes.
Des dosages par tubes indicateurs sur les fumées de chêne verts, bien que moins précis,
restent du même ordre de grandeur que par CG-SM.
H. Virelizier et al. (1990) ont montré, en laboratoire, une variation des concentrations
de benzène, toluène et furfural en fonction du stade de combustion (début, milieu et
fin). Ceci peut expliquer, en partie, nos variations trouvées pour trois prélèvements
similaires.
Résultats quantitatifs sur feux réels :
Le benzène et le furfural dépassent les valeurs limites de toxicité. Pour les autres
produits, les valeurs rencontrées sur feux réels sont 4 à 5 fois plus faibles que les
valeurs limites de toxicité. Le phénol et le limonène sont absents dans les fumées sur
feux réels alors que les teneurs obtenues au laboratoire sont importantes.
Ces résultats concernent un seul type de couverture végétale (garrigue de chêne
kermès et romarin).
CONCLUSION
Cette étude apporte une meilleure
connaissance de la composition chimique des fumées de combustions végétales. De
nombreuses difficultés de mise en uvre ont été surmontées; certaines
manipulations ont dû être simplifiées. Cependant, les méthodes de prélèvement et
danalyse sont maintenant au point, y compris sur le terrain.
Les résultats qualitatifs permettent de sélectionner les composés les plus toxiques
pour les quantifier. Les concentrations les plus inquiétantes dans les fumées des onze
espèces végétales brûlées au laboratoire sont celles du furfural et du phénol. Les
teneurs en benzène sont inférieures mais proches des valeurs limites moyenne de
toxicité, aussi, ce composé est à surveiller. Dans les fumées de feux réels les
benzène et furfural présentent des teneurs dépassant celles de leur valeur limite de
toxicité correspondante.
Ces résultats surprenants ont été obtenus par des prélèvements effectués directement
sur feux réels en dépit des difficultés matérielles que cela représente. Aussi, une
poursuite des manipulations est nécessaire pour compléter ces résultats.
Véronique FERLAY-FERRAND
Ingénieur détude au CEREN
Claude PICARD
Dircteur du CEREN
CEREN, Sécurité Civile, Valabre, Gardanne
Claude PRIM
Colonel Honoraire de Sapeurs-Pompiers professionnels
Ancien médecin Chef du SDIS du Var
Ancien Conseiller Technique Médical Permanent de la DSC
Chargé de cours au Cifsc de Valabre-Gardanne
Remerciements : Nous adressons nos plus vifs remerciements à la Sécurité Civile et plus particulièrement à lUSC1 pour leur participation à cette étude. Nous remercions également les médecins qui nous ont soutenu au cours de cette étude.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
1. - Médecin-Colonel Prim. - Les
risques pathogènes lies aux incendies de forêts. - Revue Sécurité Civile et
Industrielle, 332, 11 pages, juillet-août 1983.
2. - Y. Lambert, P. Carli et Ph. Chauchat. - Inhalation de fumées dincendies.
Apport de la fibroscopie bronchique au diagnostique précoce. - Jeur, 1, 89-95, 1988.
3. - Médecin-Colonel Prim. - Les risques agressologiques du métier de Sapeur-Pompier. -
Le Sapeur-Pompier, 802, 202-209, 1989.
4. - The Merck Index. - Eleventh Edition. - Susan Badavari Editor, New-York, 1989.
5. - H. Virelizier, D. Gaudin, F. Anguenot, J. Aigueperse. - Determination of V.O.C. and
H.P.A. in a domestic atmosphere with a wood fire. Indoor air90, Vol 2,
397-401, Toronto.
6. - L. Trabaud. - Le comportement de feu au cours des incendies de forêts. - Revue
Sécurité Civile et Industrielle, n°417-418, France Sélection, 1991.
7. - Y. Tsuchiya. - Air quality problems inside a house following a fire. - Jounal of Fire
Sciences, 10, 58-71, 1992.
8. - J.C. Hachet. - Dictionnaire de Toxicologie Clinique. - Ed. Masson, Paris, 1992.
9.- CRC Handbook of Chemistry and Physics. D. R. Lide, Editor in chief. CRC Press, Inc,
73rd Edition, London, 1992-1993.
10. - L. M. Mc Kensie, W. Min Hao, G. N. Richards and D. E. Ward. - Measurement and
modeling of air toxins from smoldering combustion biomass. - Environ. Sci. Technol., 29,
2047-2054, l995.
11. - V. Ferlay. - Etude qualitative et quantitative des effluents gazeux de feux de
forêts. - Ceren, Rapport interne, 1996.