Philippe AUBRY, Michel AUSSEDAT
Les accidents avec exposition au sang
Le département de la Moselle compte 67 VSAB et 17 VLM. Sachant que parmi les 23.608 interventions annuelles ayant pour mission un secours à personnes, le plus grand nombre se déroulent dans un environnement traumatique hémorragique, et que 41% sont médicalisées, on comprend que le Sapeur-Pompier puisse être exposé au même titre que le personnel médical ou paramédical au sang, soit par projection soit par pénétration percutanée. Cette question très médiatisée, qui concerne les risques de transmission des virus du SIDA et de lhépatite C après un Accident avec Exposition au Sang (AES) évolue rapidement. La seule certitude est quun traitement bien conduit peut éviter une séroconversion dautant plus que celui-ci est instauré précocement.
QUELQUES CHIFFRES
Le premier cas de contamination professionnelle par le VIH a été rapporté en 1984. Depuis cette date on en compte 223 dans les pays industrialisés (tableau 1).
LACCIDENT DE TRAVAIL
La contamination professionnelle,
nommée communément AES, est un événement inattendu et brutal, touchant plus
particulièrement les professionnels de la Santé. Que ce soit par piqûre ou par
projection cutanéo-muqueuse, linfection par le VIH qui en résulte peut alors
entrer dans le cadre de la législation sur les accidents du travail.
On peut distinguer deux types dinfections professionnelles :
Linfection professionnelle prouvée.
Linfection professionnelle présumée.
Linfection professionnelle prouvée est définie par une séroconversion documentée
apparaissant chez un professionnel de santé, dans les quatre semaines à six mois après
un AES dont la contamination par le VIH est certaine.
Linfection professionnelle présumée est définie quant à elle, par la découverte
dune séropositivité VIH chez un personnel de santé qui déclare avoir : soit des
antécédents dAES de contamination VIH connue ou inconnue, soit prodigué des soins
à des patients connus séropositifs mais sans pour autant pouvoir y rapporter un souvenir
dAES.
A ces deux types dinfections professionnelles ne peuvent se rattacher les personnels
de santé soumis potentiellement à une exposition privée.
En cas de contamination par un AES extra-hospitalier, les professionnels médicaux
libéraux et non médicaux tels que les accompagnants impliqués dans la prise en charge
extra-hospitalière, ne sont pas couverts par les textes fixant les conditions de
reconnaissance et de réparation. Ceux-ci doivent souscrire une assurance volontaire
accident de travail - maladie professionnelle pour pouvoir obtenir une indemnisation. Ce
sont alors les dispositions du régime général de la Sécurité Sociale qui
sappliquent.
En effet, les Sapeurs-Pompiers Professionnels relèvent du District qui prend en charge le
risque "accident du travail". Les Sapeurs-Pompiers Volontaires sont pris en
charge par le Service Départemental dIncendie et de Secours qui souscrit
annuellement un contrat avec une compagnie dassurance privée. Cette compagnie
demande à la Caisse Primaire dAssurance Maladie le remboursement des frais
quelle a exposés afin que ceux-ci lui soit remboursés dans le cadre de
"lassurance maladie". Le SIDA nest pas inscrit, contrairement à
lhépatite C, au tableau des "maladies professionnelles". Il ny a
donc pas de prise en charge au titre des maladies professionnelles mais le risque peut
être reconnu au titre des accidents du travail.
LES FACTEURS DE RISQUE
LENVIRONNEMENT DU
PATIENT :
En France, on compte 100.000 personnes infectées par le VIH, 300.000 infectées
par le virus de lhépatite B et 600.000 par celui de lhépatite C.
Certains arguments épidémiologiques reconnaissent, selon le rapport Dormont, un risque
de positivité accru en cas de précarité sociale, de prostitution féminine ou
masculine, de toxicomanie, de détention pénitentiaire, de trouble psychiatrique, de
situation non régulière de séjour (la polytransfusion, lhémophilie ou
lhémodialyse étant plutôt un facteur de risque dhépatite C). Certaines
régions mondiales ont des prévalences à linfection par VIH plus élevées.
(tableau 2).
LE LIQUIDE BIOLOGIQUE :
Il ny a pas de cas de séroconversion documentée impliquant un liquide
biologique autre que le sang; aussi reconnaît-on le risque de contamination virale HIV
par le sang ou du liquide biologique contenant du sang.
On admet la possibilité de risque de contamination par certains liquides biologiques
contenant du virus VIH tels que le sperme, les sécrétions vaginales, le LCR, le Liquide
Pleural et le liquide amniotique sans pour autant avoir déjà eu des cas de contamination
professionnelle par ces liquides. Mais on ne reconnaît pas de risque de contamination HIV
par les liquides dont le virus est habituellement indétectable ou en concentration trop
faible comme dans la salive, les urines ou les fèces.
LA PROFESSION :
Ces accidents professionnels touchent pour 47% des infirmiers et pour 22% des
laborantins. Le Groupe dEtude sur le Risque dExposition au Sang (GERES)
estime, par une étude prospective sur le comportement du personnel soignant, que les
infirmiers sexposent annuellement au sang pour 30% dentre eux (quant à
lexposition au sang des chirurgiens, elle est cent fois supérieure à celle des
infirmiers).
Le type daccident.
La majorité des contaminations est le fait de piqûres ou de blessures (73 cas), celles
par projections cutanéo-muqueuses étant beaucoup plus rares (6 cas). Il faut également
noter que le risque de transmission du virus est de 0,32% si lexposition est
percutanée et de 0,03% après projection sur les muqueuses ou sur la peau lésée.
Le volume de sang.
Ce risque de transmission est directement lié à la profondeur de la blessure, à la
nature "creuse" de laiguille ainsi quà limportance de son
diamètre, à la présence de sang visible sur laiguille, et à son utilisation
préalable en intraveineux ou intra-artériel direct.
La charge virale.
La charge virale est le dosage biologique du nombre de copies dARN viral par ml de
sang infecté. Celle-ci témoigne de limportance du pouvoir de réplication virale
et peut varier de moins de 10.000 à plus de 50.000 copies dARN par ml de sang
infecté.
LA PRÉVENTION DU RISQUE
Elle repose sur le respect de
précautions universelles qui sont destinées à limiter au maximum tout contact avec le
sang et les autres liquides biologiques, à savoir :
Porter des gants : afin déviter tout contact avec un liquide biologique
contaminant, une lésion cutanéo-muqueuse, du matériel souillé, et si on est soi-même
porteur de lésions cutanées.
Protéger toute plaie.
Se laver les mains : immédiatement en cas de contact avec un liquide potentiellement
contaminant et systématiquement après chaque soins.
Porter un masque, des lunettes et une surblouse : sil y a risque de projection
(aspiration trachéo-bronchique, endoscopie, gestes chirurgicaux).
Manipulation prudente : dinstruments pointus ou tranchants potentiellement
contaminés.
Les aiguilles : ne doivent pas être ni pliées, ni recapuchonnées ni même
désadaptées manuellement des système de prélèvement.
Un conteneur spécial imperforable : doit être utiliser pour recueillir le matériel
piquant ou tranchant usagé.
Décontamination immédiate : des instruments ou des surfaces souillées par du sang
ou autres liquides biologiques par un désinfectant adapté (Eau de Javel à 10%).
Emballage étanche marqué dun signe distinctif : pour tout matériel
potentiellement contaminant à éliminer.
En laboratoire : sajoute linterdiction de pipetage buccale et le
transport de tout prélèvement dans des tubes ou flacons hermétiques emballés de façon
étanche.
LA PROPHYLAXIE
On dénombre 12 échecs lors de
traitement par la Zidovudine seule (AZT ®), ce qui établit labsence dune
protection absolue (une partie des échecs étant vraisemblablement à corréler à la
résistance de la souche VIH à cette molécule).
Mais on constate lefficacité préventive de la Zidovudine dans la transmission
materno-ftale et la relative efficacité immunologique au cours des primo-infections
symptomatiques. De même, une étude rétrospective "cas-témoins" réalisée
aux USA et regroupant une série dobservations aux Etats-Unis, en France et en
Grande-Bretagne, a pu conclure à une réduction de 80% du risque de contamination VIH
après exposition percutanée parmi les soignants qui ont pris de la Zidovudine. Aussi,
une nouvelle attitude préventive est à proposer, sous réserve dune toxicité
acceptable à court et moyen terme (la toxicité à long terme chez la femme en âge de
procréer restant inconnue), par lassociation danti-rétroviraux par rapport
à une monothérapie. Il est donc prévu officiellement que la Zidovudine, la Lamivudine
et éventuellement une antiprotéase comme lIndinavir, soient disponibles dans tous
les services durgence ouverts 24h/24 et que ces médicaments puissent être
prescrits selon différentes associations, en urgence, en cas dexposition à risque
dun soignant, quel que soit son lieu dexercice.
Le délai après lequel cette prophylaxie ne serait plus efficace est inconnu, en France
on envisage la première prise du traitement au plus tard dans les quatre heures suivant
laccident mais aux USA, elle est encore possible 1 à 2 semaines après dans en cas
de risque très élevé, sachant que même si elle nest plus prévenue, un
traitement précoce de linfection ne peut-être que bénéfique.
CONDUITE A TENIR
IMMÉDIATEMENT :
Soins locaux.
Cutanés : nettoyage avec de leau et du savon, rinçage, antisepsie de contact
pendant au moins 5 minutes avec :
Dérivés chlorés : Dakin® ou Eau de Javel à 12° Chlorométriques, diluée au
1/10°.
Alcool à 70°.
Ou Bétadine® solution dermique.
Muqueux : rinçage abondant et prolongé au sérum physiologique ou à leau.
DANS LES 2 PREMIERES HEURES :
Evaluation du risque (médecin du SAU) (tableau 3).
DANS LES 4 PREMIÈRES
HEURES :
Prophylaxie anti-rétrovirale (tableau 4) :
Bithérapie : (AZT ® + 3TC).
Protocoles prophylactiques :
Trithérapie : (AZT ®+ 3TC + Indinavir).
Le traitement débuté dans les 4 premières heures est un élément capital de
lefficacité préventive. Il peut cependant être administré au delà de ce délai.
Sa durée totale est de 4 semaines.
Nécessite le consentement du patient.
Si résistances connues, autres associations possibles telles que (3TC + d4T), (ddl +
d4T), etc.
Importance de "rapports protégés" associés à une contraception efficace
pendant le traitement.
Si grossesse, une étude au cas par cas est nécessaire (toxicité par hyperbilirubinémie
des inhibiteurs de protéase "Indinavir", tolérance possible de lAZT ®
à partir du 2ème trimestre de grossesse, pas de térotogénicité animale par AZT® et
3TC).
DANS LES 24 HEURES
DÉCLARATION DE LACCIDENT (Médecin du travail) :
Selon les modalités en vigueur dans létablissement.
En respectant lanonymat du patient "source".
Bilan biologique (NFS, transaminases, etc.) et sérologies HIV, Hépatites B, C.
Immunoglobulines spécifiques et vaccination anti-VHB si nécessaire (sujet non vacciné
ou ayant un nombre dAc anti-VHB insuffisant après titrage).
DANS LES 48 HEURES
CONSEIL MÉDICAL (Médecin "Référent SIDA") :
Décision de la poursuite ou non du traitement
CONCLUSION
Lévolution de la conduite à tenir devant un AES comme devant un rapport sexuel à risque est manifeste à lheure actuelle. Cependant il convient de rappeler que le traitement débuté au plus tôt est le meilleur garant dune éventuelle séroconversion. Le deuxième atout est lobservance du traitement dont la prescription et la durée sont fixées avec le Médecin Référent SIDA Départemental. Tout renseignement est tenu au Service des Urgences local.
Docteur Philippe AUBRY
Médecin Sapeur-Pompier
Médecin Attaché au SAMU 57 et au SAU Metz
Docteur Michel AUSSEDAT
Médecin Chef de Service du SAMU 57 et du SAU Metz
BIBLIOGRAPHIE
Prévention de la transmission de
linfection VIH dans les lieux de soins et laboratoires. - Extrait du B.E.H. n°40
1987 du 12 octobre 1987.
Circulaire DGS/DH n°23 du 3 Août 1989 relative à la prévention de la transmission du
virus de limmunodéficience humaine chez les personnels de santé.
Prévention de la transmission du VIH au personnel de santé et liée à une atteinte
professionnelle. - Note 90-556 de lAP-HP Juin 1990.
Décret n° 94-352 du 4 mai 1994 relatif à la protection des travailleurs contre les
risques résultant de leur exposition à des agents biologiques. - J.O., 6 mai 1994, pp
6620-6623.
F. Lot, D. Abiteboul. - Infections professionnelles par le VIH en France chez le personnel
de santé. - Le point 30 juin 1995. B.E.H., 1995, 44 : 193-194.
Note dinformation DGS/DH/DRT n°81 du 25 sept 1995 relative aux mesures de
prévention de la transmission du virus de limmunodéficience humaine chez les
professionnels de santé et la conduite à tenir en cas daccident avec exposition au
sang ou à un autre liquide biologique.
Risque de contamination VIH après exposition percutanée parmi les soignants qui ont pris
de lAZT ®. - Publication B.E.H. n°18-1996 du 29 avril 1996 traduit du MMWR 1995,
44 n°50.
Prise en charge des personnes atteintes par le VIH. - Rapport 1996 du Professeur Jean
Dormont, Ministère du Travail et des Affaires Sociales, Flammarion Médecine-Sciences.
Etude cas-témoins sur les séroconversions VIH chez le personnel de santé après
exposition percutanée à du sang contaminé. B.E.H. 18/96.
Note dinformation DGS/DH/DRT n°666 du 28 oct 1996 relative à la conduite à tenir,
pour la prophylaxie dune contamination par le VIH, en cas daccident avec
exposition au sang ou à un autre liquide biologique chez les professionnels de santé.
B.E.H. 49/96.
Lettre dInformation Sida 2, Paris, 1997. - Doin éditeurs.