
Frédéric BAUD
Inhalation de fumées
Les victimes dincendie sont exposées à la triple menace dune agression thermique, dune intoxication par les fumées dégagées et dun traumatisme (1). Chaque blessure peut se présenter de façon indépendante lune de lautre, mais leur association, spécialement celle de linhalation de fumée et de brûlures, augmente de façon très importante la mortalité des victimes dincendie. La prise en charge des brûlures et des traumatismes ne sera pas abordée dans cet article. Nous nous concentrerons sur les problèmes toxiques induits par linhalation de fumées.
Linhalation de fumée est la cause
principale de morbidité et de mortalité chez les victimes dincendie. Presque deux
tiers des décès par incendie sont recensés hors de lendroit même où se trouve
lincendie, et sont le résultat direct de lagression des fumées plutôt que
des flammes (2).
Les incendies domestiques sont les principaux pourvoyeurs de décès. Viennent ensuite les
incendies dengins à moteur, les incendies davion, ou ceux survenant sur un
site industriel qui sont parmi les moins fréquents (2).
Lenvironnement domestique est toujours complexe et même des incendies courants tels
que ceux résultant dignition ou combustion lente de matelas, de literie, de canapé
ou de chaises impliquent des matériaux très divers. A notre connaissance une seule
étude clinique a été menée pour étudier les corrélations entre dune part le
type dincendie et les matières impliquées dans lincendie, et dautre
part les niveaux de carboxyhémoglobine et les concentrations sanguines de cyanure.
Cependant, ni le type dincendie, ni les matières brûlées nont pu être
déterminées comme éléments prédictifs des niveaux de carboxyhémoglobine ou des
concentrations de cyanure (3).
Les effluents dincendie sont toujours un mélange complexe de composants solides,
liquides et gazeux que lon peut classer selon leurs propriétés asphyxiantes ou
irritantes. Lexposition de victimes à un incendie est responsable de deux syndromes
(1) :
La privation doxygène et linhalation de gaz asphyxiants (CO2, CO, HCN)
entraînent des perturbations au niveau neurologique, métabolique et cardiovasculaire.
Les gaz irritants entraînent une agression chimique des yeux, de la gorge, des voies
aériennes et du parenchyme pulmonaire.
ÉVALUATION PRÉCOCE DES DANGERS TOXIQUES CHEZ LES VICTIMES DINCENDIE
Nombreuses sont les victimes dincendie qui
naccèdent pas au système de soins hospitaliers. En effet la plupart des décès
surviennent dans la phase préhospitalière. Dans une étude concernant 437 décès après
incendie, 322 victimes étaient mortes sur les lieux même de lincendie (2).
Il est difficile pour léquipe de premier secours de distinguer clairement les
quelques victimes sévèrement intoxiquées des autres légèrement exposées à la
fumée. La première tâche du médecin est de trier les victimes en trois catégories
principales et den planifier la gestion en fonction des blessures et de leur
gravité :
Les patients nécessitant un traitement rapide de lésions mettant en jeu le pronostic vital immédiat.
Les patients symptomatiques mais ne présentant pas de défaillance apparente dorganes vitaux
Les patients asymptomatiques qui nont été que légèrement ou pas du tout exposés à la fumée.
Linterrogatoire initial de la victime, comme du responsable dunité des Sapeurs-Pompiers, est dune importance primordiale. Souvent il nexiste pas dautre témoin que la victime elle-même, et les SP sont souvent les seuls à pouvoir donner des renseignements, a fortiori lorsque la victime est inconsciente. Le paramètre le plus fiable et le plus utile concernant les circonstances de lincendie est de savoir si la victime était exposée dans un environnement clos et enfumé. Lutilisation dimprimés pour la collecte sur le terrain des données circonstancielles et des premiers signes cliniques est très utile compte tenu des difficultés de cette évaluation, a posteriori, des symptômes initiaux.
LEXAMEN PHYSIQUE :
La privation doxygène et
linhalation de gaz asphyxiants :
Pendant la combustion active, la concentration en oxygène dun incendie peut
diminuer à 15 ou 10%, situations où lasphyxie peut survenir avant même
linhalation dune dose mortelle de produits toxiques (4). Les
signes et les symptômes induits par la privation doxygène et linhalation de
gaz asphyxiants (CO, CO2, HCN) se ressemblent de façon telle quil peut
paraître très hasardeux de prédire correctement quelle est la cause exacte responsable
de létat du patient. Nous avons proposé dinclure ces signes et symptômes
dans "le syndrome dinhalation de gaz asphyxiant et de privation
doxygène". Nous classons dans ce syndrome tout patient présentant des
perturbations neurologiques ou cardio-vasculaires suite à une exposition, dans un espace
clos, à des effluents dincendie.
Les perturbations neurologiques : Les perturbations neurologiques induites par les gaz asphyxiants incluent : céphalées, vomissements, vertiges, confusion mentale, convulsions, pertes de connaissance transitoires et coma.
Ce diagnostic devrait dailleurs être
évoquée chez tous les patients présentant des perturbations comportementales ou des
anormalités du rythme respiratoire.
Nombreux sont les individus qui reprennent connaissance après dégagement de la zone de
lincendie et après administration doxygène. Le niveau de conscience, non à
lheure de lhospitalisation mais lors de lévacuation de lincendie,
est donc une indication importante quant à lexistence dune inhalation grave
de fumée. La chronologie exacte des troubles de la conscience est essentielle et
primordiale, et cette information doit être transférée avec le patient au service des
urgences. Des perturbations comportementales aiguës telle quune désorientation, un
comportement agressif et une panique peuvent être très subtiles à percevoir. Il faut
tenir compte, aussi, de la difficulté dune évaluation correcte de létat
mental des victimes dans un lieu destiné à traiter des urgences, qui est toujours, par
lui même, agressif et perturbant. Des perturbations neurologiques peuvent, bien sûr,
être le résultat dune intoxication alcoolique ou médicamenteuse, mais toute
altération neuropsychiatrique survenant chez des victimes dincendie doit être
considérée comme une encéphalopathie anoxique potentielle.
Les perturbations cardio-vasculaires : Des gaz asphyxiants peuvent induire une angine de poitrine, un infarctus du myocarde, une arythmie, une hypotension et même un arrêt cardio-respiratoire.
Lexposition aux gaz irritants :
Lexamen physique initial doit être conduit de façon systématique et comporter
lexamen des trois niveaux anatomiques pouvant présenter des lésions.
Les voies aériennes supérieures.
Les voies aériennes inférieures.
Les petites bronches et le parenchyme pulmonaire.
Latteinte de chacune de ces différentes zones anatomiques est en relation avec différents types de complications. Un patient présentant une lésion des voies aériennes supérieures peut développer à tout moment une asphyxie aiguë. Un patient atteint au niveau des voies respiratoires inférieures pourra développer une broncho-pneumonie. Ceux qui évoluent vers le syndrome de détresse respiratoire aiguë présentent probablement une lésion des bronchioles ou du parenchyme. Le diagnostic dinhalation de fumée est cliniquement évident pour des patients présentant une obstruction aiguë des voies respiratoires, ou une insuffisance respiratoire de survenue subite, après une exposition à de la fumée. La plupart du temps ces patients ne nécessitent pas dexamens complémentaires spécialisés, pour confirmer le diagnostic. Ils ont essentiellement besoin dun traitement rapide et efficace. Pour les patients, par contre, présentant une simple suspicion clinique dinhalation, le diagnostic est difficile à confIrmer même avec des tests sophistiqués.
Lésions des yeux :
Une irritation conjonctivale est souvent observée chez les victimes dincendie.
Ce signe doit évoquer la possibilité dune exposition à des gaz irritants surtout
chez des individus sans brûlures.
Atteinte des voies aériennes supérieures :
La plus grave complication immédiate dune inhalation de fumée ou dun
traumatisme thermique est lasphyxie par obstruction. Un stridor, une voix rauque, et
/ ou des difficultés phonatoires suggèrent fortement une lésion des voies aériennes
supérieures (tandis que des sibilants évoquent plutôt une obstruction spastique des
voies aériennes inférieures). Ces signes imposent une évaluation rapide de
létat des voies aériennes supérieures, car une asphyxie brutale, due à leur
obstruction, peut survenir, même plusieurs heures après lexposition aux fumées.
Lexamen soigneux de la face, du nez et de loropharynx est extrêmement
important, il recherchera, des brûlures autour de la bouche, des vibrisses brûlés et
des dépôts de suie sur les muqueuses oro-pharyngées.
Atteinte des voies aériennes basses et du
parenchyme pulmonaire :
Les signes les plus courants dune inhalation de fumée sont la dyspnée et la
toux. Lexpectoration carbonée, et la tachypnée sont des symptômes fréquents. Des
anomalies à lauscultation, même légères, doivent, aussi, faire évoquer
linhalation de fumée, et lon notera : ronchi, sibilants ou râles fins.
Linhalation de fumée peut être responsable de lapparition dun
dème pulmonaire, immédiat ou retardé, jusquà une semaine après
linhalation.
Habituellement, les victimes dincendie symptomatiques saméliorent après évacuation de lambiance toxique et administration doxygène. Léquipe médicale doit, cependant, être consciente que lamélioration initiale nest pas synonyme de récupération. Une amélioration clinique ne doit jamais retarder lévacuation vers un milieu hospitalier. Il nest pas possible dexclure, à priori, la survenue tardive dune défaillance respiratoire. Il faut souligner le fait que loxymétrie de pouls nest pas fiable en matière de monitorage des victimes dincendie car elle est incapable de différencier loxyhémoglobine de la carboxyhémoglobine (HbCO) (5). Une SpO2 basse indique cependant toujours une hypoxémie sévère chez ces patients (5). Les meilleurs indicateurs cliniques dinhalation de fumée sont la notion dune exposition à la fumée en espace clos, laltération du niveau de conscience et lexpectoration carbonée. Il ny a cependant aucune corrélation directe entre la quantité de dépôt de suie et les lésions pulmonaires, et inversement labsence dexpectoration carbonée à lexamen initial nexclut pas linhalation de fumée. La mesure du débit de pointe (peak flow) en préhospitalier pourrait être intéressante pour appréhender lévolution clinique. Il faut cependant encore déterminer, par des travaux cliniques, si cette mesure sur le terrain est suffisante comme évaluation initiale de linhalation de fumée.
En ce qui concerne les moyens dexploration de ces patients, des équipes ont cherché, à évaluer si la valeur du taux de carboxyhémoglobine pouvait servir à déterminer les patients à haut risque. Ils ont exploré lintérêt dune mesure du taux doxyde de carbone dans lair expiré. Pour des patients suspects dune intoxication au CO, Mols et son équipe (6) ont étudié les corrélations entre les niveaux de carboxyhémoglobine et les niveaux de monoxyde mesurés dans lair expiré. La sensibilité, la spécificité et la précision des mesures de CO faites au niveau de lair expiré pour les niveaux de carboxyhémoglobine supérieurs à 15% étaient respectivement de 87,5%, 100%, et 93%, et pour des niveaux dHbCO supérieurs à 20% ces mêmes items étaient de 88%, 93 et 91%.
Lexamen physique dune victime dincendie doit aussi comporter deux prises de sang sur tube hépariné (7). Lidéal serait de prélever ces échantillons avant tout traitement antidote. Ils permettront lévaluation initiale des taux doxyde de carbone et de cyanure.
Chez des victimes dincendie sans brûlure cutanée, la durée de séjour moyen en réanimation est toujours plus longue pour les patients présentant des dépôts de suite au niveau de loropharynx, une dysphonie ou des ronchi à lexamen initial, ou encore nécessitant des broncho-dilatateurs pendant plus de 24 heures. Notons que la positivité de lanalyse bactériologique des crachats suggérerait quun certain nombre de patients considérés comme "intoxiqués par des fumées" puissent, en fait avoir été victimes dune pneumonie dinhalation, non spécifique chez les patients comateux. Il existe en effet une corrélation entre la positivité de lanalyse biologique et la présence de dysphonie, de ronchi et la nécessité dune intubation précoce (8). Précisons que lexamen de la première radiographie pulmonaire est un mauvais facteur prédictif de lésion pulmonaire dans toutes les séries rapportées sur les victimes dincendie nécessitant une assistance respiratoire (9). Il n y a pas, non plus, de corrélation entre la radiographie pulmonaire au moment de lhospitalisation et la durée moyenne de ventilation artificielle, ou une analyse trachéale bactériologique positive (8). La durée moyenne de ventilation mécanique était plus élevée chez les victimes dincendie présentant des ronchi ou des concentrations sanguines de monoxyde de carbone hautes, mais non chez des victimes dincendie ayant une concentration sanguine de cyanure élevée (8). De même, chez 13 victimes dincendie, le suivi des patients jusquà trois mois a mis en évidence une forte corrélation entre une concentration élevée de carboxyhémoglobine et laltération de la conductance initiale spécifique des voies respiratoires (10).
PRISE EN CHARGE INITIALE DES LÉSIONS PAR INHALATION DE FUMÉE
LOXYGÉNOTHÉRAPIE ET LES INDICATIONS DE LINTUBATION ENDOTRACHÉALE :
Une oxygénothérapie à fort débit doit être administrée au plus tôt aux personnes soupçonnées dêtre des victimes dincendie. Cette oxygénothérapie est parfois difficile à mettre en uvre lors de troubles aigus du comportement.
Le problème majeur, qui se pose à lurgentiste, est didentifier le patient nécessitant une intubation endotrachéale précoce sur le terrain. Les indications indiscutables de lintubation endotrachéale chez les victimes dincendie sont :
La présence de signes neurologiques et/ou cardiovasculaires.
Les patients restant comateux malgré loxygénothérapie initiale, et ceux présentant des perturbations neurologiques associées à une hypotension ou une arythmie, ou à des modification du segment ST de lECG, doivent être intubés. Lintubation endotrachéale doit aussi être évaluée chez les patients présentant confusion mentale sévère empêchant loxygénothérapie.
Les Brûlures.
Les brûlures de la face et les brûlures du cou sont très souvent associées à des lésions de larbre respiratoire. Lintubation est une sage précaution.
Une défaillance respiratoire précoce.
Elle peut être due à une obstruction des voies aériennes supérieures et/ou basses. Dans la mesure où les lésions du larynx et des bronches sont réversibles, la morbidité et la mortalité des victimes dinhalation de fumée pourraient être en relation avec une mise en pratique inadéquate (ou à labsence) de soins, laissant sinstaurer progressivement une asphyxie par obstruction. Ces patients ont besoin dune intubation précoce avant que celle ci ne devienne une procédure non seulement difficile mais aussi dangereuse (et en même temps extrêmement urgente !).
Lintubation est nécessaire aussi en cas de bronchospasme sévère, ne répondant pas au traitement. Limportance de la fermeture spastique des bronchioles et le collapsus alvéolaire jouent un rôle important dans le développement des complications post-inhalation de fumée. Le maintien dune ventilation efficace et la prévention des atélectasies sont des priorités.
Ldème pulmonaire est une cause rare de défaillance respiratoire aiguë pendant la période pré hospitalière.
Il faut considérer loxygène comme un véritable "médicament" lors de lintoxication oxycarbonée et ses effets doivent être évalués, et notés. Nous avons réalisé une étude rétrospective sur la pharmacocinétique du CO chez 26 victimes dincendie et chez 19 intoxications pures au CO. Loxygénothérapie était effectuée par ventilation mécanique chez 19 victimes dincendie et par masque chez les autres victimes. Le PaO2 était significativement plus élevée chez les victimes ventilées mécaniquement, par rapport aux victimes respirant spontanément. La demi-vie du CO sanguin a été mesurée à 91 ± 38 min pour les 26 des victimes dincendie, et 87 ± 40 min pour les 19 intoxiqués au CO pur. La demi-vie du CO était de 92 ± 40 min pour les 19 victimes ventilées mécaniquement, et de 87 ± 37 min pour les 26 sujets respirant spontanément. Lélimination du CO dans le sang est donc un processus lent. Nous navons pas retrouvé délément significatif modifiant la demi-vie délimination quant aux différentes conditions étiologiques dintoxications au CO, ni quant aux différents modes dadministration normobare de loxygène. Ces données suggèrent que lamélioration de lélimination du CO, par loxygénothérapie normobare, lors des intoxications pures au CO comme chez les victimes dincendie, nest pas à la mesure de ce qui était décrit jusquà maintenant (Levasseur, 1996).
LOXYGÉNOTHÉRAPIE HYPERBARE :
Loxygénothérapie hyperbare (OHB) semble être le traitement de choix en cas dexposition importante à loxyde de carbone, et lOHB a été proposée dans le traitement de lintoxication au cyanure.
Il ny a pas de conseils spécifiques concernant la prise en charge de lintoxication au CO résultant dune inhalation de fumée. Il faut noter que les études contrôlées discutant de lefficacité et de la pertinence de lOHB lors dune intoxication au monoxyde de carbone restent limitées. Mais même si les indications de cette thérapie restent sujet de débat, il faut reconnaître que tout délai dans la mise en route de lOHB peut réduire son efficacité .
LE TRAITEMENT PHARMACOLOGIQUE DES LÉSIONS DES VOIES AÉRIENNES RESPIRATOIRES ET DU PARENCHYME PULMONAIRE :
La prise en charge des lésions non sévères des voies respiratoires basses relève dune humidification efficace avec apport doxygène. Les bronchodilatateurs peuvent être utilisés si nécessaires. Les nébulisations de salbutamol sont souvent efficaces. Si les médicaments nébulisés ne peuvent atteindre les voies aériennes inférieures, ils doivent être administrés par voie veineuse. Aucune preuve na pu être établie quant à lintérêt dune administration précoce de stéroïdes chez les victimes dincendie. Lutilisation de stéroïdes nintervient quen complément des bronchodilatateurs chez les patients présentant un bronchospasme sévère.
STRATÉGIE DUTILISATION DES ANTIDOTES CHEZ LES VICTIMES DINCENDIE :
Une inhalation de fumée doit toujours être considérée comme une poly-intoxication. Il faut choisir les antidotes sur les bases de leur efficacité, mais aussi de leur sécurité demploi.
Le premier antidote devant être utilisé immédiatement chez des patients symptomatiques est loxygène. Cest lantidote majeur des gaz asphyxiants, cyanure inclu.
Le deuxième antidote à envisager est celui du cyanure. Ses critères dadministration ne sont pas bien définis. La prise en compte systématique des intoxications par le cyanure est relativement récente. Le manque de disponibilité dexamens en permettant la mesure, et pouvant être réalisés rapidement, en est une des raisons. Le traitement antidote de lintoxication au cyanure liée aux fumées dincendie reste instauré de façon empirique.
Il faut lenvisager lorsque les victimes dincendie sont découvertes en arrêt cardio-respiratoire. Des concentrations sanguines de cyanure supérieures à 40µmol/litre ont été relevées chez 74% des victimes dincendie trouvées mortes sur site (7). Dans notre expérience, nous observons des concentrations sanguines de cyanure élevées chez les victimes dincendie comateuses ou en hypotension. Aussi nous suggérons dadministrer cet antidote en cas de défaillance hémodynamique associée à la défaillance neurologique.
Il est bien connu que lintoxication au CO na pas deffets sur la fréquence respiratoire. Le cyanure, par contre, peut être responsable de la survenue dune apnée. On doit évoquer cette intoxication chez les victimes dincendie présentant, ou ayant présenté, une apnée.
Il en sera de même en cas de coma prolongé et en présence de convulsions (1). Il reste à déterminer le rôle de lintoxication au cyanure chez des patients présentant une perturbation comportementale
Pour les victimes non sévèrement brûlées, nous avons démontré que la corrélation était plus étroite entre la concentration de lactate plasmatique au moment de lhospitalisation et la concentration sanguine en cyanure quavec les concentrations sanguines en monoxyde de carbone. Les concentrations de lactate plasmatique au-dessus de ou égale à 10 mmol/litre sont une indication sensible dintoxication au cyanure, cette intoxication étant définie comme la présence dune concentration sanguine en cyanure supérieure à 40µmol/litre. Nous suggérons donc, avec dautre équipes (2), quune intoxication importante au cyanure doit être évoquée chez toutes victimes dincendie sans brûlures étendues et ayant une concentration en lactate plasmatique supérieure ou égale à 10 mmol/litre au moment de leur hospitalisation.
Le choix de lantidote du cyanure chez les victimes dincendie reste sujet à débat à cause des effets secondaires des nitrites, leur utilisation peut être discutable. Par ailleurs les intoxications sont souvent mixtes, associant monoxyde de carbone et cyanure (1). Langford et Armstong ont soulevé la question du nitrite damyle et de sa mise à disposition du personnel des véhicules durgence. Le thiosulfate de sodium est, lui, un antidote sûr et efficace. Il faut cependant souligner sa lenteur daction. Il est recommandé de prescrire 50 ml dune solution à 25% de thiosulfate de sodium (12,5 g), par voie intraveineuse sur une durée de 10 minutes.
Nous avons conduit une étude prospective qui a démontré la sûreté clinique de doses élevées dhydroxocobalamine (Cyanokit®) données aux victimes dincendie domestique intoxiquées au cyanure. Cette intoxication a été évaluée par la mesure indirecte des concentrations sanguines de cyanure. Puisque lhydroxocobolamine se combine au cyanure pour former la cyanocobalamine, nous avons émis lhypothèse quil y aurait une corrélation étroite entre le taux de cyanocobalamine formée après une dose fixe dhydroxocobalamine et la concentration sanguine initiale de cyanure. On peut facilement mesurer la cyanocobalamine plasmatique au service des urgences par spectrophotométrie. Nous avons effectivement retrouvé une corrélation significative entre la concentration initiale en cyanure et le pic de concentration plasmatique de cyanocobalamine. Mesurer donc, les concentrations de cyanocobalamine peut aider à évaluer la sévérité de lexposition au cyanure et lefficacité du traitement antidotique (11).
Des niveaux élevés de méthémoglobine ont rarement été reportés chez des victimes dincendie. Il faut y penser en cas de cyanose persistante sous oxygène lorsque la radiographie pulmonaire et les gaz artériels ont montré que la cyanose nétait pas liée à une lésion des voies respiratoires. Lutilisation du bleu de méthylène chez des patients suspects dintoxication au cyanure pourrait être nocive parce quelle réduirait la disponibilité de la méthémoglobine pouvant fixer le cyanure libre et aggraverait cette intoxication. Nous ne conseillons pas lutilisation du bleu de méthylène.
LE TRANSFERT DES VICTIMES DINCENDIE
Il faut évacuer les patients ayant présenté une inhalation de fumée évidente, mais sans brûlures, vers un centre de réanimation adapté à leur état. Il faut hospitaliser tous les patients a symptômatiques après exposition à la fumée pour les surveiller, compte tenu du fait quil peut exister une période de latence de 12 à 48 heures entre lagression et la survenue des signes. Si les patients refusent lhospitalisation, il faut les prévenir de la possibilité dune expression tardive des lésions, et de limportance dune hospitalisation immédiate si des signes apparaissent. Il faut surveiller de près les patients sans symptômes ayant des antécédents de maladie pulmonaire obstructive pour vérifier quils ne font pas une apnée pendant loxygénothérapie. Un asthme peut être exacerbé par des gaz irritants. Il faut mettre en observation les patients avec des antécédents cardiaques, même sans symptômes. Il faut hospitaliser les femmes enceintes, et évaluer lintérêt dune oxygénothérapie hyperbare. Les Sapeurs Pompiers et sauveteurs se plaignant de douleurs thoraciques, ou de maux de gorge, doivent être placés en observation 24 heures.
CONCLUSION
Les dangers particuliers de chaque lieu domestique dincendie restent insuffisamment définis pour permettre de proposer un traitement spécifique sur le terrain, autre que celui propre à lanoxie et au syndrome dinhalation des gaz asphyxiants. Le médecin doit être conscient quil traite les conséquences de linhalation de fumée plutôt que linhalation de la fumée elle-même. De nombreuses études et recherches sont encore à faire concernant la toxicité humaine de la fumée pour que leur traitement saméliore.
Professeur Frédéric BAUD
Réanimation médicale et toxicologique
Hôpital Lariboisière
Université Paris VII - Paris