Christian SPAULDING
E-mail : christian.spaulding@cch.ap-hop-paris.fr
Coronarographie immédiate dans larrêt cardiaque extra-hospitalier
Un nouveau maillon dans la chaîne de survie
Pour préciser la fréquence et le rôle de locclusion coronaire dans larrêt cardiaque extra hospitalier, une étude prospective a été menée de façon conjointe par les SAMU de Paris et les services de cardiologie et de réanimation médicale de lhôpital Cochin.
La mise en place de programmes
déducation du grand public (appel précoce, gestes immédiats de réanimation),
et lefficacité sans cesse croissante des premiers secours médicalisés ont
transformé la prise en charge préhospitalière des arrêts cardiaques. La mortalité
hospitalière reste cependant élevée, de lordre de 90 à 95%. Par ailleurs, la
fréquence précise et le rôle de locclusion coronaire dans larrêt cardiaque
extra hospitalier étaient jusquà récemment mal connus. En effet, des séries
autopsiques rapportent une prévalence de 95% (1), alors quune étude basée
sur les données de coronarographies faites quelques semaines après larrêt fait
état dune fréquence de 36% (2). Or la reconnaissance précoce dune
occlusion coronaire responsable dun arrêt cardiaque extra hospitalier peut avoir
des implications thérapeutiques et pronostiques importantes. La thrombose coronaire
aiguë est en effet responsable dun Infarctus Du Myocarde (IDM) dont
létendue peut être limitée par une réouverture rapide de lartère
responsable par angioplastie coronaire. Même si le pronostic de larrêt cardiaque
est dominé par les possibilités de récupération cérébrale, une préservation de la
fonction ventriculaire gauche pourrait augmenter les chances de survie à court et long
terme. Cette méconnaissance de la fréquence de locclusion coronaire dans
larrêt cardiaque est en partie liée aux difficultés dinterprétation des
ElectroCardioGrammes (ECG) recueillis en préhospitalier. Ces derniers sont souvent
perturbés par des désordres hydroélectriques, ladministration répétée
dadrénaline ou les chocs électriques itératifs. Il est donc difficile de faire un
diagnostic docclusion coronaire sur les données de la clinique et de lECG
recueillies en préhospitalier. La réalisation dune coronarographie immédiate,
dès ladmission du patient, quelque soit lECG, permettrait le diagnostic
précoce des occlusions coronaires et pourrait être suivie si besoin dune
angioplastie de désocclusion dont lintérêt pronostic a été largement validé
dans lIDM.
Pour analyser la valeur de cette approche, une étude prospective a donc été menée de
façon conjointe par le SAMU de Paris, et les services de cardiologie et de réanimation
médicale de lhôpital Cochin avec réalisation dune coronarographie dès
ladmission de tout survivant dun arrêt cardiaque extra hospitalier
récupéré par le SAMU de Paris, âgé de 30 à 75 ans, sans cause extra cardiaque
évidente darrêt et quelque soit la clinique et lECG recueillis en
préhospitalier (3). La constitution prospective dune base de données a
permis danalyser la fréquence de la maladie et des occlusions coronaires, la valeur
prédictive des données cliniques et de lECG, et linfluence de
langioplastie sur la survie hospitalière.
MÉTHODES
Entre septembre 1994 et août 1996,
1762 appels pour «mort subite» ont été reçus au SAMU de Paris. Une
réanimation na pas été entreprise en raison dun délai trop important entre
larrêt et larrivée des premiers secours, ou dune pathologie
préexistante grave dans 910 cas. La réanimation a permis le retour dune activité
hémodynamique satisfaisante et un transport à lhôpital de 186 patients. 101
patients ont été exclus en raison dune cause extra cardiaque darrêt (traumatisme,
neurologique, respiratoire, etc.) ou dun âge supérieur à 75 ans ; 85 patients
ont donc été inclus dans létude.
Les patients furent admis directement en salle de cathétérisme cardiaque pour
coronarographie. La réanimation a été poursuivie de façon conjointe pendant la
réalisation de la coronarographie par les équipes du SAMU de Paris et de réanimation
médicale de lhôpital Cochin. Les patients furent ensuite transférés en
réanimation médicale.
RÉSULTATS
DONNÉES PRÉHOSPITALIÈRES :
Le tableau I résume les données recueillies en préhospitalier. Les patients sont en
majorité des hommes, dâge moyen 55,5 ± 11,5 ans, sans antécédents cardiaques
notables avant larrêt dans la majorité des cas.
DONNÉS DE LA CORONAROGRAPHIE :
La coronarographie a été impossible à réaliser chez une patiente en raison de
sténoses diffuses au niveau des artères iliaques et sous-claviers rendant impossible
létablissement dune voie dabord. Un infarctus inférieur lié à une
occlusion de la coronaire droite a été retrouvé à lautopsie.
Les données de la coronarographie sont résumées dans le tableau II. Une occlusion
coronaire récente fut trouvée chez 40 patients (48%) ; une angioplastie de
désocclusion fut tentée chez 37 et couronnée de succès chez 28. Vingt patients
présentaient des lésions coronaires significatives sans occlusion récente et une
lésion «instable» a été retrouvée chez 18 dentre eux. Deux
patients à coronaires normales présentaient un rétrécissement aortique serré. A la
fin de la coronarographie, la cause de larrêt restait inconnue chez 22 patients
dont 15 avaient des coronaires normales et 7 des lésions non significatives.
ÉVOLUTION EN RÉANIMATION
MÉDICALE :
Les données cliniques et paracliniques recueillies en réanimation ont permis de
diagnostiquer la cause de larrêt chez 13 des 22 patients sans cause retrouvée lors
de la coronarographie : spasme coronaire (4) cardiomyopathie non obstructive
dilatée (6), hémorragie méningée (2), pneumopathie à pneumocoque (1).
Un défibrillateur implantable fut posé chez deux patients à coronaires normales en
raison du déclenchement de tachycardies ventriculaires polymorphes au cours
dexplorations electrophysiologiques. Aucune cause na été retrouvé chez sept
patients décédés en moyenne deux jours après larrêt.
Une coronarographie de contrôle a été réalisée chez 14 survivants qui avaient tous
bénéficié dune angioplastie de désocclusion. Cet examen a été fait 21 ± 14
jours après larrêt, aucune réocclusion na été notée. Par ailleurs, on
note une amélioration notable de la fraction déjection du ventricule gauche qui
passe de 34 ± 21% à 46 ± 20%.
SUIVI A LONG TERME :
32 patients sur les 84 (38%) inclus dans létude ont survécu à la phase
hospitalière dont 30 sans séquelles neurologiques majeures. Avec un recul moyen de 13
mois (7-28), 30 patients sont vivants et aucun na présenté de nouvel arrêt
cardiaque.
VALEUR PRÉDICTIVE DES DONNÉES
RECUEILLIES EN PRÉHOSPITALIER :
Le tableau III résume les valeurs prédictives positives et négatives des données
recueillies en préhospitalier. La présence conjointe chez un patient dune douleur
thoracique et dun sus-décalage du segment ST a une valeur prédictive positive pour
locclusion coronaire aiguë de 87%. Cependant, ces éléments diagnostiques sont
souvent absents : neuf patients ne présentaient ni douleur thoracique, ni sus-décalage
du segment ST et avaient une occlusion coronaire aiguë, soit près dun patient sur
quatre pour ceux qui souffraient effectivement dune occlusion coronaire aiguë.
FACTEURS PRÉDICTIFS DE SURVIE :
Par analyse multivariée, les facteurs prédictifs indépendants de survie sont : une
angioplastie réussie (odds ratio : 5,2 ; intervalle de confiance à
95% : 1,1 à 24,5 ; p = 0,04), labsence dutilisation
dadrénaline pendant le transport jusquà lhôpital (odds
ratio : 3,6 ; intervalle de confiance à 95% : 1,1 à 11,8 ; p = 0,03),
et surtout un délai court entre larrêt et la reprise dune hémodynamique
satisfaisante (odds ratio : 1,1 par minute écoulée ; intervalle de
confiance à 95% : 1,02 à 1,12 ; p = 0,003).
DISCUSSION
Loriginalité de cette étude
réside dans la réalisation dune coronarographie immédiate, dès ladmission
des survivants dun arrêt cardiaque extra hospitalier, et ceci quelques soient les
données électrocardiographiques. Langiographie immédiate retrouve une fréquence
élevée docclusions coronaires et de lésions instables. Les valeurs prédictives
positives et négatives des données cliniques et électrocardiographiques
préhospitaliers sont médiocres.
La reconnaissance précoce dune occlusion coronaire aiguë par la réalisation
systématique dune coronarographie immédiate a permis la réalisation dune
angioplastie de désocclusion dont lintérêt sur la survie est démontré en
analyse multivariée.
La valeur prédictive médiocre de la clinique et de lECG recueillies en
préhospitaliers est due en partie aux difficultés de recueil des données : arrêt
sur la voie publique, absence de témoin, etc. Par ailleurs, des modifications de
lECG peuvent survenir au cours darrêts dont la cause est extra
cardiaque : une hémorragie méningée peut saccompagner dun
sus-décalage du segment ST simulant un infarctus. Une coronarographie immédiate, dès
ladmission du patient permet dans ces cas de redresser le diagnostic et
dorienter rapidement les recherches étiologiques vers des origines extra
cardiaques.
La fréquence élevée docclusions coronaires et de lésions instables confirme le
rôle de la rupture de plaque athéromateuse dans la pathogénie des syndromes coronariens
aigus, et en particulier dans larrêt cardiaque. Dans une étude autopsique portant
sur 168 victimes dun arrêt cardiaque extra hospitalier, Davies et al (1) ont
retrouvé un thrombus intraluminal chez 73, avec occlusion complète de la lumière
coronaire dans plus de la moitié des cas. Lo et al (2) ont réalisé des
coronarographies chez 49 survivants dun arrêt cardiaque extra hospitalier. Les
procédures ont été effectué deux à trois semaines après larrêt ; 16 patients
présentaient des lésions coronaires de type «instable». Ces aspects
angiographiques ont été largement décrits dans linfarctus et langor
instable et correspondent à des plaques rompus sur lesquelles se forment des thrombi
source dembolisation distale et docclusion coronaire.
Dans notre étude, lanalyse multivariée montre quune angioplastie réussie
est un facteur prédictif indépendant de survie.
Deux méthodes de réouverture coronaire sont actuellement validées dans lIDM
aiguë : la fibrinolyse intraveineuse et langioplastie coronaire de première
intention. La première technique est demploi facile et peut être même réalisée
en extra hospitalier (4) ce qui explique sa large diffusion ; la deuxième méthode
nécessite une salle de cathéthérisme ouverte 24 heures sur 24 tenue par une équipe
expérimentée. Plus lourde à mettre en route, elle offre néanmoins une certitude
diagnostique par la mise en évidence angiographique de locclusion coronaire et un
taux de reperméation supérieur à la fibrinolyse (5,6).
Ces deux techniques de désocclusion ont été proposées dans larrêt cardiaque (7,8).
Cependant, celui-ci saccompagne le plus souvent de traumatismes (chutes, massage
cardique, intubation oro-trachéale, etc.) sources potentielles de saignements.
Langioplastie primaire est donc la technique de désocclusion de choix dans
larrêt cardiaque extra hospitalier.
Nous avons noté une récupération importante de la fonction ventriculaire gauche à la
coronarographie de contrôle réalisée chez 14 survivants qui avaient bénéficié
dune angioplastie de désocclusion à larrivée. Cette amélioration est
probablement liée en partie à une sidération post-arrêt cardiaque(9) mais
leffet bénéfique de langioplastie de désocclusion ne peut être
sous-estimée (6).
La survie dans notre série est élevée (38%). Les taux de mortalité des études
sur larrêt cardiaque sont difficiles à comparer en raison de
lhétérogénéité des populations étudiées. Nos résultats sont cependant
supérieurs aux séries précédentes (10,11,12). Lapport de la
coronarographie précoce suivie si nécessaire dune angioplastie est indiscutable.
Cependant, une certaine prudence doit être cependant de mise avant détendre notre
méthodologie à la prise en charge de tous les arrêts cardiaques extra hospitaliers.
Cette étude est le fruit dune prise en charge optimale par trois équipes
travaillant en parfaite harmonie dans le cadre dun travail prospectif. Ces
résultats sont donc difficilement extrapolables à dautres structures qui ne
disposent pas des mêmes conditions : temps dintervention du SAMU court (moins
de 10 minutes), équipe dangioplastie coronaire disponible 24 heures sur 24 et
rompue à la prise en charge de lIDM aiguë, réanimateurs prêts à prendre le
patient en charge dès son arrivée en salle de cathétérisme et expérimentés dans la
gestion des complications post-arrêt.
CONCLUSION
Locclusion coronaire aiguë est
une cause fréquente darrêt cardiaque extra-hospitalier. Elle est difficile à
prédire sur les données cliniques et électrocardiographiques recueillis en
préhospitalier. La coronarographie immédiate, réalisée dès ladmission des
patients sans cause extra-cardiaque évidente darrêt permet den faire le
diagnostic et peut être suivie dune angioplastie de désocclusion.
Linsertion de ce «maillon cardiologique» dans la chaîne de survie
semble améliorer de façon notable le pronostic ; la désocclusion de lartère
responsable permet en particulier une récupération rapide et souvent spectaculaire de la
fonction ventriculaire gauche.
Ces excellents résultats ne doivent pas faire oublier que le pronostic reste
essentiellement lié à un délai de prise en charge initial court et à
lefficacité des gestes entrepris par les premiers témoins de larrêt.
La force dune chaîne étant déterminée par son maillon le plus faible, nous
devons donc poursuivre avec acharnement léducation du grand public pour réduire
ces délais.
Par ailleurs, notre recherche actuelle soriente vers lévaluation de nouveaux
moyens permettant de réduire les dégâts neurologiques initiaux, source de décès dans
la première semaine et de séquelles parfois importantes chez les survivants.
Christian SPAULDING
Service de cardiologie,
Hôpital Cochin, Paris.
E-mail : christian.spaulding@cch.ap-hop-paris.fr
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