Principes dantibiothérapie aux urgences
Devant un état infectieux, tout médecin se trouve confronté au problème général de la maîtrise de lantibiothérapie. Le laxisme a conduit, dans ce domaine, à des conséquences redoutables en termes de résistance bactérienne. Cependant, il est des situations cliniques où la gravité de létat clinique impose dadministrer rapidement une antibiothérapie, parfois voire souvent préalablement à un traitement étiologique notamment chirurgical.
Le médecin urgentiste est confronté en permanence à ce
choix : Peut-on attendre ? Faut-il administrer une antibiothérapie
probabiliste ? Peut-on attendre les résultats des prélèvements
microbiologiques, tout au moins un examen direct avec une coloration de Gram ?
Quelles molécules choisir ? Le but de cette revue est de faire le
point sur cette problématique dans les spécificités du
contexte de lurgence.
MAÎTRISE
DE LANTIBIOTHÉRAPIE
La bonne pratique clinique impose à tout praticien de respecter les règles
de prescription. Lantibiothérapie ne fait pas exception et la connaissance
des indications, posologies, durées de traitement, éventuelles
associations, effets secondaires, est indispensable. Un rappel permanent de
ces règles dans le cadre de la formation permanente pourrait être
une garantie suffisante à lexercice dune bonne pratique individuelle,
fondée par ailleurs sur le concept inaliénable de liberté
de prescription. Or, il semble bien que pour lantibiothérapie,
cette démarche ne soit pas suffisante et quil faille se poser la
question dun encadrement, voire dun contrôle de la prescription,
cest à dire dun dépassement de la simple responsabilité
individuelle pour lui substituer une responsabilité collective, tant
les enjeux sont importants.
Les mauvaises habitudes en matière de prescription et laugmentation
de la consommation antibiotique ont contribué à modifier les profils
de résistance des espèces bactériennes et à favoriser
lémergence dinfections nosocomiales à germes multirésistants..
LA RÉSISTANCE
BACTÉRIENNE :
Les mécanismes de résistance :
Les mécanismes de résistance sont largement décrits par
ailleurs mais on peut brièvement rappeler quil existe une résistance
naturelle et une résistance acquise. Lune et lautre sont
génétiquement contrôlées soit au niveau de lADN
chromosomique, soit au niveau extra chromosomique par les plasmides et les transposons.
La résistance naturelle est celle qui correspond au profil initial de
lespèce, elle est de nature chromosomique. La résistance
acquise correspond à une modification du profil de résistance
qui est évolutive sous linfluence de facteurs extérieurs.
La pression antibiotique en est un des éléments déterminants.
Elle est de nature chromosomique ou extra chromosomique.
Les résistances naturelle et acquise font intervenir trois types de mécanismes
: un défaut de pénétration, une inactivation enzymatique
et une modification de la cible. Un défaut de pénétration
peut provenir dun phénomène dimperméabilisation
de la paroi ou dune modification des porines. Une inactivation enzymatique
est la résultante dune sécrétion denzymes inactivant
les ß-lactamines (pénicillinases, ß-lactamases, céphalosporinases,
ß-lactamases à spectre élargi) ou les aminosides. Une modification
de la cible est la résultante dune action au niveau de paroi (peptidoglycanes),
de la synthèse des protéines, de la synthèse des acides
nucléiques ou de la synthèse des folates. Chaque classe dantibiotiques
est susceptible dinduire un ou plusieurs types de résistance.
Epidémiologie des résistances :
Les antibiotiques et les germes qui colonisent puis infectent les patients sont
dans un état de permanente compétition. Depuis les années
60, ce phénomène sest amplifié, marqué alternativement
par des épidémies à germes résistants puis lapparition
et lusage de nouvelles molécules. Avant 1965, aucune épidémie
à germes multirésistants navait été colligée
par le CDC. Entre 1965 et 1975, 11/15 épidémies à entérobactéries
étaient à germes multirésistants. Depuis cette période,
les épidémies à SAMR ne se comptent plus, tant en Europe
quaux Etats Unis. Le début des années 80 a été
marqué par lapparition des ß-lactamases à spectre
élargi, responsables dépidémies imposant des mesures
drastiques de prévention. Les années 90 ont vu lémergence
de résistance de différents mécanismes, tant pour les bactéries
Gram positif que pour les bactéries Gram négatif. Le large usage
des antibiotiques est désormais également responsables dinfections
à levures. Le tableau 1 résume létat actuel des résistances.
Cependant ces chiffres ne représentent que des moyennes. Ainsi, la fréquence
des pneumocoques de sensibilité diminuée est beaucoup plus élevée
en pratique ORL de ville. De même, une antibiothérapie dans les
mois précédents, une hospitalisation antérieure, notamment
en réanimation, en cancérologie, en hématologie, en gériatrie
augmentent considérablement le risque de résistance.
Laugmentation de la consommation antibiotique favorise lémergence
des résistances :
La pression antibiotique se définit comme la relation de cause à
effet entre lutilisation quantitative et qualitative dantibiotiques
et lémergence de résistances(1). De nombreux travaux ont
confirmé cette relation. Entre 1935 et 1957, les pathogènes Gram
positif ont été progressivement remplacés par des S. aureus,
résistants à la pénicilline. Dans les années 60,
les souches résistantes de « staphylocoques hospitaliers »
ont justifié lintroduction de la meticilline, loxacilline
et la cloxacilline. Dans les années 70, les épidémies de
Klebsiella résistants à la gentamicine furent jugulées
par lintroduction de nouveaux aminosides, céphalosporines et quinolones.
Depuis le début des années 80, le phénomène sest
accentué avec lémergence dinfections à S. aureus
et S. epidermidis, résistants à la méticilline. De même,
les épidémies à P. aeroginosa résistants à
la ticarcilline et à limipénème, dAcinetobacter
et de Klebsiella sécrétrices de ß-lactamases à spectre
élargi ne sont plus exceptionnelles. Lémergence récente,
aux Etats Unis et bientôt malheureusement en Europe, dentérocoques
résistants à la vancomycine suffit à montrer lampleur
dun problème écologique majeur.
Les mauvaises habitudes en matière de prescription favorisent lémergence
de résistances :
Les mauvaises habitudes de prescription ont été recensées
depuis de nombreuses années(1) et plusieurs études ont clairement
montré que la prescription antibiotique était loin dêtre
idéale (2) : 25 à 40% des patients hospitalisés reçoivent
des antibiotiques, la proportion augmentant nettement au cours de ces dernières
années. Parmi ces patients, la prescription est inutile dans 38 à
48% des cas, car il ny existe aucun signe clinique dinfection (3).
Ces études américaines sont confirmées par des études
britanniques dans lesquelles on retrouve une prescription antibiotique pour
20 à 30% de la population hospitalisée dont 40% pour des traitements
probabilistes.
En France, depuis une dizaine dannées, des recommandations ont
été émises par plusieurs sociétés savantes,
mais elles sont insuffisamment suivies. Une récente conférence
de consensus a clairement individualisé les problèmes (4) : a)
multiplicité des prescripteurs de niveau inégal de connaissances,
b) banalisation des prescriptions, c) difficultés daccès,
en pratique quotidienne, aux informations nécessaires à la prescription,
d) référentiels souvent incomplets et inadaptés à
la pratique clinique, e) insuffisance de motivation individuelle et collective
dans lapplication des recommandations faites par lANDEM en 1996.
DÉFINIR
LA GRAVITÉ DE LÉTAT CLINIQUE
A côté de ces principes généraux qui imposent de
fait une restriction de la prescription antibiotique, le médecin urgentiste
doit reconnaître sans retard les situations où une antibiothérapie
probabiliste adaptée doit être administrée immédiatement,
sans attendre les résultats microbiologiques. Tout délai contribue
à la dissémination des germes, à leur croissance, à
laugmentation de linoculum bactérien ; tous ces élements
contribuent au développement dun choc septique dont la mortalité
est, toutes étiologies confondues, particulièrement élevé.
Ces situations sont les suivantes :
Des circonstances cliniques particulières :
- Une fasciite nécrosante ou toute dermohypodermite nécrosante,
une gangrène
- Un purpura fébrile (avant la PL), une méningite,
- Une fièvre chez un immunodéprimé ou un splénectomisé,
- Une endocardite,
- Une endophtalmie
Tout tableau clinique évoquant un sepsis sévère,
un choc septique, une défaillance viscérale.
Chacun de ces tableaux requiert un traitement symptomatique adapté :
expansion volémique, oxygénothérapie, intervention chirurgicale,
mais en aucun cas, lantibiothérapie ne doit être retardée
car la mortalité est élevée (30 à 40% dans les chocs
septiques).
Le sepsis se définit comme un syndrome de réponse inflammatoire
systémique (SRIS) en rapport avec une infection :
- température > 38°C ou < 36°C
- fréquence cardiaque > 90 bat/min
- fréquence respiratoire > 20 resp. min ou PaCO2 < 32 mmHg
- globules blancs > 12.000 ou < 4 000/mm3,
Le sepsis sévère se définit comme un sepsis associé
à une ou plusieurs hypoperfusions dorgane ou à une hypotension :
- élévation de la concentration en lactates
- oligurie
- encéphalopathie
- hypotension artérielle : PAS < 90 mmHg ou réduction supérieure
à 40 mmHg par rapport à la pression artérielle systolique
antérieure (pour les sujets hypertendus).
Le choc septique se définit comme un sepsis sévère associé
à une hypotension artérielle persistante malgré une expansion
volémique jugée adéquate, ou par la nécessité
demployer des agents inotropes et/ou vasopresseurs.
SCORE DE DÉFAILLANCE
VISCÉRALE :
LE SCORE ODIN(5).
Défaillance respiratoire :
PaO2 < 60 mmHg (FIO2=0,21)
ou : nécessité dassistance ventilatoire
Défaillance
cardiovasculaire (en dehors de lhypovolémie à PVC <
5 mmHg).
PAS < 90 mmHg avec signes dhypoperfusion périphérique.
ou : support inotrope ou vasopresseur pour maintenir PAS > 90 mmHg.
Défaillance
rénale (en dehors de lhémodialyse chronique)
Créatinine> 34 mg/L ou > 300 micromoles/L
ou : diurèse < 500 mL/24 h ou < 180 mL/8 h
ou : nécessité dune hémodialyse / dialyse péritonéale.
Défaillance
neurologique
Glasgow < 6 en labsence de sédation
ou: apparition dun syndrome confusionnel.
Défaillance
hépatique
bilirubine > 59 mg/L ( > 100 micromoles/L)
ou: phosphatases alcalines > N x 3
Défaillance
hématologique
hématocrite < ou = 20%
ou : globules blancs < 2000 / mm3
ou : plaquettes < 40000 / mm3
Infection
(cliniquement évidente)
2 hémocultures positives
ou : Infection purulente en cavité close
ou : source de linfection établie durant lhospitalisation.
PRINCIPES
DE PRESCRIPTION D'UNE ANTIBIOTHERAPIE EN URGENCE
Linstauration de protocoles, régulièrement actualisés
doit obéir à des règles simples. Cest un impératif
fondamental pour un service durgences.
Le choix des molécules doit tenir compte :
du spectre daction, plus ou moins large et qui conditionne le pouvoir
de sélection,
des bactéries cibles et de la quantité présumée
dinoculum bactérien (tableau 1). Ainsi, léventualité
dun sepsis à point de départ abdominal doit faire évoquer
de principe les entérobactéries, les entérocoques et les
anaérobies. Cette notion de prise en compte des bactéries cibles
dans le raisonnement dune antibiothérapie probabiliste est fondamental.
Ainsi, il a été clairement démontré quune
antibiothérapie inadaptée entraînait une augmentation de
la morbidité et de la mortalité (6).
des caractéristiques pharmacocinétiques du produit et plus
particulièrement de sa fenêtre de sélection(7). Ce concept
montre clairement quun antibiotique à une posologie donnée
peut, au sein dun inoculum présentant deux souches dune même
espèce bactérienne, être actif uniquement sur les souches
sensibles. Les souches résistantes peuvent alors librement se multiplier.
Pour des posologies plus importantes, lantibiotique être actif sur
les deux types de souches. Entre les deux concentrations, il existe un «trou»
appelé fenêtre de sélection. Chaque antibiotique est ainsi
caractérisé en face dune espèce bactérienne
par une fenêtre plus ou moins large. Par exemple, dans le cas du pneumocoque,
les pics correspondant à la ceftazidime sont très éloignés
lun de lautre et le risque de sélection est grand. A linverse,
les pics correspondant au céfépime sont plus rapprochés
et le risque plus faible.
En cas de sepsis grave, les modalités dadministration doivent
tenir compte de :
Laugmentation des posologies habituelles
Ladministration en perfusion continue des ß-lactamines car
leur efficacité dépend du temps de contact et pas uniquement de
la concentration,
La notion de traitement dattaque pendant 2 à 3 jours puis
la « désescalade thérapeutique »,
La possibilité dune association en cas dinfection
grave. Les objectifs théoriques dune association sont de (8,9) :
Elargir le spectre, notamment dans des infections polymicrobiennes à
flore mixte aéro- et anaérobie.
Obtenir une synergie, mais une synergie ou un antagonisme observés in
vitro ne sont pas toujours extrapolables en clinique les conditions daction
in vivo de deux antibiotiques peuvent être influencées par des
paramètres pharmacocinétiques et pharmacodynamiques mal pris en
compte in vitro).
Diminuer lémergence de souches résistantes, notamment pour
certains antibiotiques (rifampicine, fluoroquinolones, acide fusidique, fosfomycine)
ou certaines bactéries (P. aeruginosa, Acinetobacter baumanii, Enterobacter
spp, Serratia spp et les staphylocoques méti-R.).
Diminuer la toxicité du traitement, mais cet objectif est illusoire car
les associations additionnent les risques deffets indésirables
de chaque médicament et peuvent être responsables dune potentialisation
de toxicité.
La notion de rotation des antibiotiques, fondée sur les mécanismes
de résistances plus ou moins spécifiques à chaque classe
de molécules. Lalternance régulière des protocoles
permet ainsi de diminuer la pression exercée par telle ou telle molécule.
Cependant, la possibilité de résistances croisées, liées
notamment au mécanismes « par efflux », peut faire
discuter cette rotation.
PROTOCOLES THÉRAPEUTIQUES
:
En présence dun sepsis sévère ou dun choc
septique, sans élément dorientation, une récente
conférence dexperts a recommandé(10) :
Pour une infection communautaire :
Céfotaxime (70 à 100 mg/kg/j en 3 ou 4 doses) ou ceftriaxone (30
mg/kg/j en 1 dose)
+ gentamicine (4,5 mg/kg/j en 1 dose)
+ métronidazole (500 mg x 3/jour)
Pour une infection nosocomiale :
Imipénème (40 mg/kg/j en 3 doses) ou ceftazidime (100 mg/kg/j
en 3 doses) ou céfépime (60-90mg/kg/j en 2 ou 3 doses) ou pipéracilline-tazobactam
(170-220 mg/kg/j en 3 ou 4 doses).
+ amikacine (15 mg/kg/j en 1 dose).
+ vancomycine (30 mg/kg/j après une dose de charge de 15 mg/kg en 90
min).
+ métronidazole (inutile si imipénème).
A titre indicatif, des protocoles pour des situations de médecine durgence
sont proposées dans le tableau 2.
Devant tout syndrome infectieux, dautant plus quexistent des signes
de gravité, lantibiothérapie est une urgence.
Lantibiothérapie est débutée sans retard, après
prélèvements adaptés (à lexception du purpura
fulminans).
Lantibiothérapie est réévaluée rapidement
après coloration de Gram, puis à J1 si le patient est hospitalisé
et enfin en fonction de lidentification bactériologique.
CONCLUSIONS
Devant un état infectieux, tout médecin se trouve confronté
au problème général de la maîtrise de lantibiothérapie.
Cependant, il est des situations cliniques où la gravité de létat
clinique impose dadministrer rapidement une antibiothérapie, voire
souvent préalablement à un traitement étiologique notamment
chirurgical. Le médecin urgentiste est confronté en permanence
à ce dilemme. En effet, il doit reconnaître sans retard les situations
où une antibiothérapie probabiliste adaptée doit être
administrée immédiatement, sans attendre les résultats
microbiologiques. Tout délai contribue à la dissémination
des germes, à leur croissance, à laugmentation de linoculum
bactérien; tous ces éléments peuvent précipiter
vers un choc septique dont la mortalité est, toutes étiologies
confondues, particulièrement élevée. Lappréciation
de la gravité repose sur des caractéristiques cliniques (par exemple
: le purpura fulminans) et sur des scores de gravité qui permettent dapprécier
limportance du retentissement viscéral. Dans les situations de
faible ou de moyenne gravité, lantibiothérapie doit être
entreprise sur le concept de bactéries-cibles en intégrant la
possibilité dune modification de flore, secondaire à une
antibiothérapie antérieure ou une hospitalisation dans les jours
précédents.
Professeur Jean-Louis POURRIAT
Professeur des Universités - Praticien Hospitalier
E-mail : jlpourriat.verdier@invivo.edu
Gérald KIERZEK
Chef de Clinique - Assistant des Hôpitaux
Service des Urgences - Hôtel-Dieu
Université Paris VI - Place du Parvis Notre Dame - 75004 PARIS
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Médicales 1996 ANDEM. Supplément au n° 40 du Concours Médical
du 30/11/96 (www.anaes.fr).

