Prise en charge simplifiée de la pneumopathie aiguë communautaire aux urgences
Bien que lon ne compte pas moins de 18 Recommandations ou Conférences de Consensus, la prise en charge de la pneumopathie aiguë communautaire (PAC) reste controversée depuis 30 ans. Les problèmes majeurs posés par la prise en charge de la PAC, notamment aux Urgences, sont : La nature et le volume des examens microbiologiques à prescrire. Le type dantibiothérapie empirique. Le site du traitement (domicile ou hôpital).
DÉFINITION
IL FAUT DISTINGUER DEUX ASPECTS A LA PAC :
Son caractère « pneumonique » aigu se définit par
une infection aiguë du parenchyme pulmonaire associant :
au moins 2 signes ou symptômes compatibles avec une infection respiratoire
basse, tels une fièvre = 38°C ou une hypothermie, des frissons, des
sueurs, une toux dapparition récente avec ou sans expectorations,
un aspect modifié des expectorations chez le bronchopathe chronique,
une gêne ou une douleur thoracique, une dyspnée ;
et un infiltrat parenchymateux récent sur la radiographie pulmonaire
et/ou une auscultation pulmonaire compatible avec une pneumopathie (anomalies
des bruits respiratoires et/ou des râles en foyer).
Elle est dite communautaire si elle survient chez des patients vivant
dans leur habitat usuel. Au sens le plus strict du terme, le caractère
communautaire se définit par sa survenue à distance, de 14 jours
ou plus, dun éventuel séjour hospitalier ou institutionnel
(1).
ÉPIDEMIOLOGIE
:
La PAC est très fréquente. Son incidence est, selon les pays,
de 12 à 16/1000 habitants par an, atteignant dans plus de 50% des cas
des sujets âgés de plus de 65 ans.
Lhospitalisation est très variable, de 15 à 32% des cas
; elle entre dans plus de 80% à 96% de la totalité des coûts
de prise en charge de la pneumopathie. Aux USA, lhospitalisation est estimée
à 258 cas/100 000 habitants et 962 cas /100 000 habitants âgés
de plus de 65 ans. De façon générale, la PAC motive, dans
ce pays, 2.8% du total des hospitalisations pour un coût annuel de 4 milliards
de dollars (2).
Sa mortalité est la sixième cause de décès et la
première cause de décès par pathologies infectieuses (1).
Elle connaît cependant, de grandes variations selon le site de prise en
charge (moins de 1% des malades traités au domicile, 13.7% des malades
hospitalisés en Médecine Interne et plus de 36.5% de ceux admis
en réanimation) et selon lâge, les malades de plus de 65
ans représentant plus de 90% des décès par infection respiratoire
basse (3).
Sur le plan microbiologique, Streptococcus pneumoniae vient en tête dans
toutes les études prospectives conduites sur les 10 dernières
années, avec une fréquence de 15% à 43% (2), suivi par
Haemophilus influenzae et les virus respiratoires. Compte non tenu des particularités
de terrain individuel, de la géographie et du climat, 5 micro-organismes
résument 80% à 90% des causes retrouvées : S. pneumoniae,
H. influenzae, L. pneumophila, Mycoplasma pneumoniae et le virus Influenzae
A (4). Enfin, la fréquence cumulée des germes atypiques ou intra-cytoplasmiques,
cest-à-dire, Mycoplasma pneumoniae, Legionella pneumophila et Chlamydiae
pneumoniae, serait de 10 à 20% (5). Cependant, chez ladulte, même
les études les plus sophistiquées ne parviennent pas à
identifier de germe dans 40% à 60% des cas (1).
IMPORTANCE DE LA PAC DANS LES SERVICES DURGENCES
Une étude prospective, multicentrique, Française a permis didentifier
les aspects importants de lépidémiologie de la PAC dans
les Services dAccueils et de traitements des Urgences (SAU) (6). Sur 27
centres dUrgences et 3 mois hivernaux en 1993, 1061 patients, âgés
de 63 ± 22 ans et de sexe masculin pour 60%, avaient une PAC certaine
ou probable, soit une fréquence de 1.2% des malades médicaux dun
S.A.U. avec des extrêmes de 0.5 à 2.2%. Ils ont eu 2.8 ±
1.8 examens à visée microbiologique par malade pour aboutir à
un diagnostic de certitude (positivité des hémocultures et/ou
du liquide pleural et/ou dexamen cytobactériologique des crachats
et/ou de recherche dantigènes ou danticorps sériques)
dans 277 cas (26%). Dans ce groupe de 277 malades, S. pneumoniae a été
retrouvé dans 37% des cas, H. influenzae dans 11%, M. pneumoniae dans
9% et L. pneumophila dans 4% ; dautres germes, dont des bacilles à
gram négatif (BGN) ont été retrouvés dans 20% des
cas.
A larrivée au S.A.U., 32% des malades avaient une antibiothérapie
préalable qui a consisté en amoxicilline ou amoxicilline + acide
clavulanique dans 40% des cas, un macrolide dans 15%, une céphalosporine
de 3ème génération dans 15% et une fluoroquinolone dans
6% des cas. Lantibiothérapie instituée au SAU (60%) ou dans
les salles dhospitalisation (40%) a consisté en amoxicilline +
acide clavulanique ou amoxicilline dans 80% des cas, macrolides ou céphalosporines
de 3ème génération dans un peu plus de 10% des cas.
Seuls 5% des malades ont été traités à leur domicile,
les autres ont été hospitalisés pour une durée de
13 ± 12 jours. Sur 987 malades hospitalisés, 86% lont été
en Médecine et 15% en Réanimation.
Le taux de mortalité globale a été de 13%, avec des variations
importantes entre les malades traités au domicile (< 2%), ceux hospitalisés
en Médecine (10%) et ceux hospitalisés en Réanimation (33%)
(p = 10-5). Il est à remarquer que pour plus de 40% des malades admis
en Médecine, lhospitalisation a été motivée
par le fait de « commencer le traitement antibiotique par voie parentérale,
lattente des résultats bactériologiques ou la politique
du service ».
Cette étude a permis de démontrer que la fréquence de la
PAC dans les services dUrgences est élevée et quelle
pose schématiquement 3 grandes questions :
Quels sont les examens à pratiquer et pour quel coût/bénéfice
?
Quels malades hospitaliser et quels sont ceux qui peuvent être
traités au domicile ?
Quelle est lantibiothérapie empirique la plus pertinente
?
PRISE
EN CHARGE DE LA PAC DANS LES SAU
Compte tenu de rationnels médicaux et de la maîtrise des dépenses,
la tendance actuelle est très nettement en faveur du traitement ambulatoire
(plus de 75% des PAC peuvent être traités au domicile) et de lantibiothérapie
par voie orale (5).
QUELS MALADES TRAITER AU DOMICILE ? QUELS MALADES HOSPITALISER ET OU DANS
L'HOPITAL ?
Faute de critères objectifs, la plupart des malades avec PAC étaient,
jusquà ces dernières années, hospitalisés,
comme lillustre létude multicentrique conduite dans les SAU.
Fine et coll. (7), après analyse de données concernant plus de
14 000 malades, ont déduit des règles prédictives du risque
de mortalité, basées sur le calcul dun score tenant compte
de co-morbidités et danomalies constatées à lexamen
clinique et sur les examens complémentaires (Tableau 1). Les malades
sont classés en 5 catégories en fonction du risque de mortalité
à 30 jours de lépisode aigu (Tableau 2). Bien que le score
de Fine ait été élaboré pour prédire le risque
de mortalité, il représente un « fondement rationnel pour
laide à la décision dhospitaliser ou non » (1).
Cest ainsi que lInfectious Diseases Society of America cautionne
le score de Fine pour lorientation des malades avec PAC en y ajoutant,
pour en augmenter la sécurité, de tenir compte de lobservance
prévisible au traitement et du statut socio-économique. Compte
tenu de toutes ces précautions et du fait que le jugement clinique du
médecin doit prévaloir sur le score, au cas par cas, les décisions
dhospitaliser ou non sont données au Tableau 3.



QUELLES INVESTIGATIONS
MICROBIOLOGIQUES POUR QUELS MALADES ?
Les prélèvements microbiologiques sont dautant plus coûteux
quils reviennent négatifs dans 40 à 60% des cas (1). Même
positifs, les résultats sont tardifs pour représenter une aide
à lantibiothérapie initiale et la guérison est la
règle chez la majorité des malades bien portants. Il est, de ce
fait, recommandé (1,8) de graduer les examens en fonction de la sévérité
de la PAC (Tableau 4).

Commentaires du tableau 4 :
Il y a un consensus pour la réalisation systématique de la radiographie
de thorax, utile,
non seulement pour confirmer le diagnostic de PAC sur lexistence
dun infiltrat parenchymateux,
mais aussi pour dépister des facteurs de co-morbidité tels
que des lésions structurelles associées,
et pour évaluer la sévérité immédiate
de la pneumonie, les risques de mortalité augmentant avec le nombre de
lobes impliqués,
enfin pour en suivre lévolution.
LEXAMEN CYTOBACTERIOLOGIQUE
DES CRACHATS (ECBC) :
Techniquement, lECBC consiste en un examen direct immédiat du crachat
pour le comptage des cellules et la recherche de micro-organismes après
coloration de Gram, puis sa mise en culture dont le résultat ne revient
que 48 à 72 heures plus tard. Lutilité de lECBC pour
orienter lantibiothérapie initiale et confirmer le diagnostic étiologique
après culture, a été longtemps controversée, au
point que lAmerican Thoracic Society (9) en déconseillait la pratique.
En 1999, ses partisans (1,2) le recommandent en soulignant, quà
condition dune technique rigoureuse (Tableau 5), la sensibilité
de lexamen direct, notamment pour dépister S. pneumoniae, peut
atteindre 85 à 90% et sa spécificité être supérieure
à 80% (10).
Ses limites sont les suivantes : Certains patients nexpectorent
pas ou ne produisent que des échantillons de mauvaise qualité,
lexamen direct peut être faussé par une antibiothérapie
préalable, la qualité des résultats est technicien-dépendant.
Cest pourquoi lantibiothérapie initiale ne doit être
retardée par aucune de ces difficultés. En effet, une étude
récente a démontré que la mortalité à 30
jours de malades âgés de plus de 65 ans était significativement
plus basse lorsque les antibiotiques étaient administrés dans
les 8 heures suivant larrivée à lhôpital (11).
La PAC doit ainsi être considérée comme une véritable
urgence antibiotique. A linverse, traité correctement, un échantillon
négatif peut renforcer la probabilité dune pneumopathie
à germes atypiques et/ou raisonnablement écarter la possibilité
dune pneumopathie à staphylococcus aureus ou à BGN, toutes
informations qui peuvent être utiles chez les patients qui ne répondent
pas au traitement initial.

QUELLE ANTIBIOTHERAPIE
EMPIRIQUE ?
Cest probablement une des questions les plus difficiles qui ne trouve
aucun consensus, malgré les nombreuses recommandations et qui na
pas été simplifiée par larrivée sur le marché
de nouvelles fluoroquinolones, dites de « 3è génération
» (trovafloxacine, lévofloxacine). En effet, ces molécules
dotées dune excellente activité antipneumococcique, ont
également lavantage dêtre très actives sur la
plupart des germes extra et intra-cellulaires de la PAC. Leur prise unique ou
bi-quotidienne per os en facilite la prescription et le traitement ambulatoire.
Leur inconvénient potentiel majeur est que leur utilisation excessive
risquerait de susciter des résistances à S. pneumoniae.
En tout état de cause, il est conseillé de prescrire lantibiothérapie
empirique en tenant toujours compte de S. pneumoniae et dans certaines circonstances
de S. pneumoniae à sensibilité diminuée à la pénicilline,
puis selon les cas, ne pas manquer de « couvrir » les entérobactéries
après lâge de 70 ans ou des bactéries atypiques en
fonction de lépidémiologie locale. Le tableau 6, synthèse
de 3 Recommandations (1,12,13) ne parvient pas à masquer la complexité
de ce problème. A ce titre, les recommandations de la SPLF sont intéressantes
et méritent réflexion (14).

CONCLUSIONS
La pneumopathie aiguë communautaire est très fréquente au
SAU et les médecins des Urgences doivent se familiariser avec les problèmes
quelle pose. En effet, interface entre la ville et lhôpital,
le SAU reçoit des malades dont la complexité est à la fois
celle des malades de ville et celle des malades de lhôpital. Les
médecins des Urgences doivent apprendre à prescrire les examens
complémentaires en fonction de la sévérité de la
maladie, traiter au domicile les patients en bon état général
et enfin prescrire une antibiothérapie orale dans la mesure du possible.
n
Docteurs David Elkharrat, Amélie Debatisse,
Françoise Benhamou, André Le Corre
SAU - Hôpital Lariboisière. Paris, France
E-mail : david.elkharrat@lrb.ap-hop-paris.fr
Article ayant fait lobjet dune communication lors du 2è Congrès Marocain de Médecine dUrgence. 8 et 9 février 2002.
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