
Jean-Michel PRIN-LOMBARDO
Oxygénothérapie
collective
Logistique de masse et anticipation.
Lagression chimique dune population non protégée provoque un nombre considérable de victimes, notamment en milieu urbain. Leur prise en charge nécessite une organisation lourde, mais qui doit être rapide et ordonnée, rendue complexe par la mise en uvre dune logistique de lutte contre lhypoxie et la durée de survie éphémère en cas de détresse respiratoire de masse.
Lémergence de nouvelles menaces rend indispensable lorganisation dune réponse logistique adaptée à la prise en charge dune population agressée. Dans un contexte de catastrophe, loxygénothérapie doit être envisagée à grande échelle, avec des volumes de gaz très importants, des sources diversifiées et réparties le long de la chaîne des secours, une technologie dadministration ramifiée et une stratégie dapprovisionnement dépassant le contexte local.
QUELQUES
EXEMPLES DE DÉTRESSES VENTILATOIRES COLLECTIVES
Lexposition des populations à des toxiques atmosphériques
provoque très rapidement un nombre élevé de victimes asphyxiées
et/ou intoxiquées. Une des raisons essentielles tient au caractère
obligatoire et vital de la respiration qui doit extraire loxygène
de lair. Dans une population non protégée, non préparée,
de tous âges, malade dans certains cas, et éventuellement confinée,
lagression toxique provoque en quelques minutes hypoxie, détresse
respiratoire, panique et décès. Quelques exemples dagressions
diverses en témoignent :
22 avril 1915 Ypres (Belgique) : attaque de troupes non protégées
avec 168 tonnes de chlore. 5000 morts et 15000 intoxiqués.
2 décembre 1984 Bhopal (Inde) : accident industriel libérant
un nuage de 35 tonnes disocyanate de méthyle. 2300 morts et 60
000 intoxiqués (200 000 personnes exposées).
18 mars 1988 Halabja (Irak) : attaque de population avec des gaz
de combat (Palite / Sarin / Ypérite). 5000 morts et 10 000 intoxiqués.
20 mars 1995 Tokyo (Japon) : attentat dans le métro avec
du Sarin « artisanal ». 12 morts et 5500 intoxiqués.
26 octobre 2002 Moscou (Russie) : usage dun gaz « nocif
» sur des otages et leurs ravisseurs dans un théâtre. 170
morts et 600 intoxiqués environ.
LOXYGÈNE
PROPRIETES :
Loxygène est un gaz permanent, puisque la température
de son point critique (-118,6°C) est très inférieure à
la température ambiante. Il peut être comprimé dans des
bouteilles à létat monophasique. Le manomètre permet
de déduire le volume du gaz détendu par application de la loi
de Boyle-Mariotte :
Volume
détendu (l) = Pression bouteille (bar) x Capacité en eau bouteille
(l).
Il peut être
refroidi en dessous de sa température débullition (-183°
C / 1013 hPa) et conservé à létat liquide dans des
récipients cryogéniques. Un litre de liquide libère 854
litres de gaz détendu (+ 15°C / 1013 hPa).
Loxygène est un oxydant puissant, capable de réagir
avec la plupart des composés chimiques : rancissement des corps
gras, oxydation des métaux, respiration cellulaire, combustions
A concentration supérieure à 25%, il y a risque dauto inflammation.
Sous pression ou à létat liquide la réaction est
rapide, violente (auto-inflammation, péroxydation, explosion
),
en particulier en présence hydrocarbures et de corps gras. Attention
donc, lors dune utilisation dans des lieux confinés ou lors de
la manipulation de réservoirs doxygène liquide. Le risque
« comburant » est signalé sur les emballages médicaux
par un losange jaune.
Loxygène est un médicament vital. Toute hypoxie est
rapidement pathogène, puis létale. Dans certaines conditions (concentration,
temps, pression), loxygène devient toxique. Loxygène
est devenu un « médicament » en juin 1997 et 6
fournisseurs industriels sont devenus « laboratoires pharmaceutiques ».
LAutorisation de Mise sur le Marché (AMM) concerne loxygène
pour inhalation à létat gazeux en bouteille et à
létat liquide en évaporateur fixe ou mobile.
Loxygène est indiqué dans la correction des hypoxies,
la production daérosols médicamenteux, la motricité
des respirateurs et depuis juin 2002, le traitement des algies vasculaires de
la face. LAMM fait également état de dispositions particulières
concernant les contenants (propriété du fournisseur), les bouteilles
(pleines ou vides) et les robinets, tous soumis à traçabilité.
Les bouteilles portables sont équipées de robinets spécifiques
à manodétenteur intégré.
LE STOCKAGE :
Les bouteilles sont des récipients métalliques (acier,
aluminium) dun volume (capacité en eau gravée sur la bouteille)
de 2 à 50 litres, résistants à la pression du gaz (pression
de service de 200 bar en général). Lourdes et instables, elles
sont équipés dun robinet à raccord normalisé
spécifique de loxygène (type F) et dun chapeau de
protection (dans une bouteille de 50 litres / 200 bar, la force qui sexerce
sur le robinet est de 70 tonnes).
Les bouteilles portables de 2 à 15 litres peuvent être constituées
de métal allégé, renforcé par un matériau
composite. Elles sont munies dun robinet à manodétendeur
débit litre intégré à une ou deux sorties :
un embout olive géré par le débit/litre (0-15 l / mn) et
une prise crantée à pression de 3,5 bars. Ce robinet est équipé
dun clapet à pression résiduelle empêchant la rétropollution
dune bouteille laissée ouverte.
Les bouteilles de 50 litres acier peuvent être assemblées en cadre
de 6 à 28 bouteilles, munie de une à deux sorties haute pression
de type F (Poids 1 à 3 tonnes).
Les bouteilles doxygène médical sont peintes entièrement
en blanc. Selon la quantité, leur transport est soumis à réglementation.
Pour le transport aérien, seul loxygène « aviation »
en bouteille (norme DOT / US) est autorisé en cabine sur les vols commerciaux.
Les bouteilles, en dépit de leur poids, ont lavantage de délivrer
directement du gaz à haute pression (200 bar).
Les évaporateurs froids sont des récipient métallique
aux propriétés thermiques isolantes renforcées dans lesquels
loxygène est maintenu à létat de liquide froid
(- 183°C, 1013 hPa). Ils sont mobiles (100 à 600 litres) ou fixes
(800 à 50000 litres) et plus (les évaporateurs portables pour
insuffisants respiratoires ne sont pas pris en compte dans lAMM).
En dépit de cette protection, le transfert de la chaleur atmosphérique
au contenu entraîne la vaporisation du liquide, à raison de 1%
environ de la capacité du récipient par jour. La création
de cette phase vapeur au-dessus du liquide, provoque une augmentation progressive
de la pression du ciel gazeux (max. = 15 bar à - 145°C). Cest
cette phase vapeur, mise à température dans un réchauffeur
dutilisation extérieur, qui doit être utilisée en
continu, au fur et à mesure de la production. Un régulateur augmente
la quantité de liquide vaporisé en cas dutilisation intensive
doxygène gazeux. A linverse, des dispositifs de sécurité
étagés protègent le réservoir en cas de surpression
due à une utilisation trop faible ou à un arrêt dutilisation
de la phase vapeur produite.
Ainsi, un évaporateur rempli doxygène liquide doit toujours
être utilisé à court terme (ou retourné au fournisseur).
Loxygène liquide doit faire lobjet de précautions
strictes en raison de sa très basse température (gelures, formation
de brouillard, expansion brutale de volume en cas de déversement dans
des canalisations ou regards), du risque « comburant » (ne pas fumer,
éloigner toute source de chaleur ou dénergie ainsi que les
matières combustibles) et du risque « matière dangereuse
» (transport et le stockage soumis à réglementation).
Le principe de fonctionnement étant connu et les précautions mises
en uvre, lévaporateur froid est une bonne source dapprovisionnement
en oxygène gaz à 10 bar de pression environ.
LES SOURCES DE PRODUCTION :
Dans certaines conditions (contraintes réglementaires, chantiers éloignés,
consommation continue, nécessité dautonomie
), le recours
à une production extemporanée (extraction physique ou réaction
chimique) peut être envisagé :
Lextracteur produit de loxygène à partir de
lair atmosphérique. Filtré, puis comprimé, lair
passe dans des colonnes contenant un tamis moléculaire qui retient préférentiellement
lazote, la vapeur deau et des gaz divers. La saturation rapide du
tamis nécessite le fonctionnement alternatif des colonnes pour rinçage
de lazote fixé. Lextracteur est un Dispositif Médical
CE qui fournit de loxygène non pharmaceutique. La concentration
en oxygène varie entre 85 et 95% en fonction du débit, qui doit
rester modéré. La pression du gaz produit est peu élevée.
Le fonctionnement est bruyant et nécessite de lénergie.
Loxygène extractif est produit sur place, à la demande,
à partir dune matière première inépuisable,
mais pour laquelle il faut sassurer de labsence de pollution par
des toxiques. Il existe aussi un procédé de fabrication industriel
par électrolyse de leau.
Loxygène chimique est produit par décomposition thermique
auto-entretenue dun composé riche en oxygène (chlorate,
perchlorate de sodium, superoxyde de potassium
). Le mélange réactif
est comprimé à létat solide dans des chandelles métalliques
introduites dans un générateur ou percutées directement.
La production doxygène est immédiate (une chandelle de 10
kg produit 2000 litres en 20 mn, soit 100 l/mn pour un usage collectif) et non
limitée par la pression. Il est possible de remplir des bouteilles à
150 bar avec un générateur approprié. Le fonctionnement
est silencieux. Il produit de la chaleur et de la vapeur deau sans nécessiter
de source dénergie.
Cest une forme de stockage longue durée, sans entretien, permettant
le transport aérien. Loxygène produit nest pas pharmaceutique,
bien que proche des spécifications de la pharmacopée. Il est en
attente dune demande de statut administratif de produit de santé.
Loxygène chimique est utilisé par les armées pour
la maîtrise des atmosphères confinées ou les besoins médicaux,
laviation commerciale en cas de dépressurisation de la cabine,
la sécurité dans des appareils respiratoires ou des cagoules dévacuation
et la soudure sur des chantiers extrêmes.
LOXYGENOTHERAPIE
CONVENTIONNELLE
AU QUOTIDIEN :
Loxygène médical est utilisé en traitement individuel
normobare par les services de secours (bouteilles), par les structures de soins
aux malades (bouteilles, évaporateurs et extracteurs), en distribution
centrale collective normo ou hyperbare par les établissements de santé
(bouteilles, cadres, évaporateurs).
Sur un plan pratique le matériel comprend une source en pression,
un circuit de distribution (tuyau souple ou canalisation rigide), un dispositif
dadministration (lunettes, masque, sonde
) complété
éventuellement par du matériel dassistance ventilatoire
(ballon auto-remplisseur, respirateur). La mécanique des fluides explicite
les règles de base : la pression assure la motricité du fluide
jusquà la victime, le circuit oppose une résistance à
lavancement du fluide (pertes de charge), le volume et la vitesse du fluide
déplacé augmentent considérablement les pertes de charge,
le débit à la sortie du circuit détermine la posologie
du fluide administré.
Ladministration individuelle doxygène ne pose pas
de problème, car la source en pression est à proximité
de la victime (circuit court). Par contre, pour un usage collectif au profit
de victimes nombreuses et éloignées des sources, il faut préserver
la pression dans le circuit par une détente étagée du fluide
(figure 1) et limiter les pertes de charge en adaptant les caractéristiques
du circuit (longueur, section, nombre de ramifications
) aux performances
des détendeurs.

Lagression des voies respiratoires provoque une augmentation du volume et de la viscosité des sécrétions, qui nécessite de prévoir une aspiration médicale. Le vide peut être produit par des pompes électriques, ou non, et éventuellement par un dispositif à dépression raccordé à la moyenne pression oxygène (attention à la consommation doxygène = 50 l/mn, et au risque de suroxygénation dans les lieux clos).
OXYGÉNOTHÉRAPIE
DE MASSE
LAGRESSION TOXIQUE :
Elle doit avoir été envisagée au préalable, dans
le cadre de la prévention et des plans de secours :
Cas dun événement qui provoque 100 victimes agressées
par émanation toxique :
Besoins : 1000 l/mn doxygène (60 m3/h) / 100
masques avec tuyaux (ou 100 ballons et respirateurs).
Moyens disponibles à la 1ère heure : 5 VSAB,
2 FPT, 1 antenne SMUR (14 bouteilles de 5 litres et 5 bouteilles 15 litres -
soit 29 m3 - 16 ballons auto-remplisseur, 1 respirateur, quelques masques usage
unique). 10 victimes sont prises en charge dans les VSAB avec les B15. 14 victimes
sont oxygénées avec les B5. 2 victimes peuvent être ventilées
au ballon, mais à lair (attention à ventiler en zone saine,
ou avec un filtre à cartouche sur lentrée du ballon), 74
victimes ne peuvent être oxygénées.

Moyens
disponibles à la 2e heure : le Plan Rouge mobilise les moyens
départementaux (PMA, renforts), puis les moyens régionaux (PSM
II
) sont déclenchés. Toutefois, un certain nombre de victimes
ne peuvent être prises en charge par manque de moyens, alors que les premières
évacuations emmènent également une partie de la logistique
oxygène. Le nombre de masques est juste suffisant, la ventilation assistée
nest possible que pour quelques victimes et le renfort en bouteilles,
cadres et évaporateurs ne permet que difficilement le raccordement de
plusieurs victimes.
Si lon passe à un scénario, type Moscou ou Tokyo, on réalise
linadéquation des moyens face à un afflux de milliers de
victimes pour disposer dun débit moyen doxygène de
10 l/mn et dun stock de sécurité (voir tableau 1).

LA LOGISTIQUE OXYGENE
:
Les matériels disponibles :
Les sources sont affectées dans la chaîne des secours
selon leur type, leur volume et leur disponibilité : bouteilles
2 et 5 litres / usage individuel / ramassage, brancardage et évacuation ;
bouteilles 15 litres / usage collectif ou individuel / transport ; bouteilles
50 litres, cadres bouteilles 50 litres, évaporateurs mobiles / usage
collectif / décontamination, PMA, CME. Les manodétendeurs
peuvent être intégrés sur certaines bouteilles ou amovibles
à vis (ou à étrier).
Les ensembles de détente Norme CE EN 737-3 sont soit de
type centrale HP avec 2 raccords sources (« En Service »,
« En attente ») et 2 détendeurs grand débit
de 50 à 100 m3/h pour bouteilles 50 litres, cadres et évaporateurs ;
soit de type distribution moyenne pression, dun débit de 10 à
30 m3/h, pour délivrer loxygène à plusieurs victimes.
Les tuyaux sont des flexibles blindés HP 200 bar pour raccordement
des sources HP à un ensemble détente, des flexibles souples normalisés
EN 739 (blancs avec prises crantées) pour ladministration à
3,5 bar ou la distribution 8 bar, ou des tuyaux souples en PVC transparent.
Les prises crantées normalisées NFS 90116/EN737-1
sont fixées sur des blocs pour raccordement de distribution ou branchement
dadministration.
Les dispositifs médicaux dadministration sont à
usage unique. Tous les dispositifs habituels durgence sont utilisables :
masques transparents ordinaires avec ou sans ballon, maques aérosols,
sondes à oxygène ou dintubation, masques danesthésie
La mise en uvre :
Ladministration individuelle est réalisée selon la technique
habituelle. Ladministration collective sur le terrain peut sinspirer
de la distribution des fluides médicaux en établissement de soins.
Elle nécessite du matériel spécifique et doit donc avoir
été envisagée au préalable (figure 2).
LA
GESTION DE CRISE
Les besoins en oxygène gazeux deviennent brutalement très
importants (encadré 1) :
Les stocks médicaux sont limités. Les laboratoires fournisseurs
disposent de quelques établissements de production nationaux et de centres
de conditionnement / stockage régionaux, voire départementaux.
Les stocks de 24/48 heures suffisent à la demande journalière
et sont renouvelés en continu par des rotations de véhicules.

Face à une demande soudaine, et dimportance, la réponse
industrielle est conditionnée par des stocks limités, des délais
dapprovisionnement (transport, conditionnement, renforts
) et des
difficultés de mise à disposition.
De la même façon, les services de secours sont confrontés
à la pénurie de stocks, la disparité des ressources,
limportance des manutentions, limpossibilité dexploiter
des cadres ou des évaporateurs sans matériel adaptés, létendue
de la chaîne des secours.
Les Centres Hospitaliers doivent disposer dun stock doxygène
réglementaire dun mois, éventuellement déployable
sur un module de décontamination préhospitalière (MDPH).
Toutefois, faute de disposer dune zone doxygénothérapie
collective, la répartition des victimes dans les lits équipés
de prises doxygène risque de poser divers problèmes. De
la même façon, les stocks de dispositifs dadministration
et de matériels doxygénothérapie doivent être
considérés comme des réserves à usage interne, en
dehors des Postes de Secours Mobile de 2ème génération
(PSM II) en dotation dans certains Centres Hospitaliers Régionaux (CHR),
mais peu équipés pour une oxygénothérapie collective.
CONCLUSION
La stratégie de prise en charge dun afflux massif de victimes asphyxiées/intoxiquées
nécessite une réflexion sur les menaces et la protection des populations,
une planification de la réponse locale et des renforts de proximité,
une organisation des stocks disponibles de gaz et de matériel dexploitation,
une logistique de transport et de manutention, ainsi quune tactique de
gestion des victimes en fonction des moyens disponibles. Lanticipation
et la concertation sont indispensables.
Jean Michel
PRIN-LOMBARDO
Pharmacien-Chef
Direction Départementale Services Incendie et Secours
22 Boulevard Pierre 1er - 33081 Bordeaux Cedex
E-mail : jean-michel.prin-lombardo@ch-libourne.fr