Marc LEONE - Skander CHÉRIF - Claude MARTIN
La
noyade :
Prise
en charge préhospitalière
La noyade est une cause fréquente de décès, en particulier chez les enfants. On désigne par le terme de «noyé» un individu mort par suffocation à la suite dune submersion dans leau. Le terme de «victime de submersion», réservé à celui qui a survécu au moins temporairement à lasphyxie accompagnant une submersion, remplace le terme «quasi-noyé».
ÉPIDÉMIOLOGIE
La noyade est lune des principales causes de mortalité chez les
enfants de un à quatre ans dans les pays occidentaux. Elle représente
1800 décès par an en France. Le rapport quasi-noyade/noyade est
généralement de 9 ou 10/1. Chez les enfants, on distingue deux
classes dâge de un à trois ans et de quinze à vingt
ans. Les accidents impliquant des enfants surviennent le plus souvent dans une
baignoire ou une piscine située à proximité de la résidence
de la victime. Chez les sujets plus âgés, les noyades surviennent
essentiellement en rivière et eau de mer, durant la période estivale
dans 50% des cas. La température de leau est un facteur important
à prendre en compte. Une eau froide favorise la survenue dun syndrome
dimmersion, dun handicap moteur et dune perte de conscience
(1).
PATHOPHYSIOLOGIE
Après la submersion, survient une période dapnée
générant une hypercapnie, une bradycardie et une hypertension
artérielle. La réapparition de mouvements respiratoires réflexes
au moment critique conduit à linhalation massive (85% des cas)
ou à un spasme glottique (15% des cas). Cet évènement entraîne
larrêt respiratoire avec perte de conscience par hypoxie, puis larrêt
cardiocirculatoire. Il faut distinguer dans ce modèle le syndrome dhyperventilation
rencontré lors des accidents dapnée sportive. Ce syndrome
résulte dune hyperventilation volontaire poussée qui permet
de prolonger lapnée de 40% en modifiant le seuil de stimulation
du centre respiratoire par la baisse de la PaCO2 et du pH. Or, du fait de cette
absence de stimulation du centre respiratoire, lhypoxie devient le stimulus
principal. Le patient perd alors connaissance avant la reprise dune ventilation
spontanée, qui a donc lieu en état dimmersion.
La noyade en eau froide est une entité souvent distinguée (2).
Limmersion de la face dans leau froide entraîne un réflexe
dorigine vagale associant apnée, bradycardie et vasoconstriction
périphérique intense. Cette vasoconstriction est responsable dune
réduction du débit sanguin cérébral qui a pu être
décrite comme ayant un rôle protecteur. Toutefois, le décès
survient alors souvent par fibrillation ventriculaire ou asystolie. Il faut
réaliser que lhypothermie diminue significativement le débit
sanguin et la consommation doxygène au niveau cérébral,
seulement si la température corporelle est inférieure à
32°C, ce qui est en fait rare car la majorité des accidents surviennent
durant lété.
Le tableau clinique dune submersion est dans tous les cas celui dun
dème pulmonaire lésionnel. Linhalation deau
de mer, dont losmolarité est trois fois supérieure à
celle du plasma, va induire une alvéolite et un dème pulmonaire
lésionnel. Linhalation deau douce, qui est hypotonique, va
induire des micro-atélectasies diffuses, puis va être rapidement
absorbée. Il est recommandé de ne plus distinguer la noyade en
eau salée et en eau douce comme deux entités différentes
(3). Laggravation secondaire de la lésion pulmonaire fréquemment
constatée lors des autopsies de noyés est linhalation du
contenu gastrique acide.
La pathophysiologie est mise en évidence par limage radiologique.
Lors du premier stade, associant laryngospasme aigu et inhalation dune
quantité réduite deau, on observe la «noyade sêche».
Les lésions résultantes sont secondaires à laugmentation
des pressions négatives. Des lignes de Kerley, un dème péri-bronchique
et des images alvéolaires diffuses avec une consolidation des aires péri-hilaires.
Ces images disparaissent en un à deux jours après traitement approprié.
Les victimes du stade 2 présentent aussi un laryngospasme mais ont une
inondation de leur estomac. Lors du stade 3, des grandes quantités de
liquide sont aspirées, ce qui conduit à une image ddème
alvéolaire lésionnel puis de syndrome de détresse respiratoire
aigu. Les images des stades 2 et 3 ne sont pas spécifiques (4).
FACTEURS
PRONOSTIQUES
Il nexiste pas de critères cliniques formels permettant de déterminer
avec certitude le pronostic dun quasi-noyé. En pédiatrie,
il est estimé que si lenfant est éveillé ou stuporeux
une ou deux heures après la stabilisation hémodynamique, le pronostic
est excellent. Les patients ayant un score de Glasgow compris entre 5 et 8 ont
une évolution favorable, alors que ceux ayant un score de Glasgow de
3 ou 4 gardent des séquelles sévères et ont un haut pourcentage
de décès. La mortalité globale des patients victimes dune
submersion varie de 10 à 24% (5). La mydriase aréactive associée
à un score de Glasgow inférieur à 5 à ladmission
aux urgences ont été mis en évidence comme étant
les meilleurs facteurs pronostiques dune évolution neurologique
défavorable. Le tableau 1 montre lassociation entre des signes
cliniques et la mortalité (6).
Les premiers secours ne sont pas en mesure dinterrompre les manuvres
de réanimation. Toutefois, il a été démontré
dans une cohorte denfants et dadolescents quune durée
de submersion supérieure à 25 min et quune durée
de réanimation supérieure à 25 minutes sont associées
à 100% de mortalité. En intra-hospitalier, larrêt
des manuvres de réanimation se justifie lors de la normalisation
de la température. Labsence de pulsation cardiaque dans le sas
des urgences est associée à 100% de mortalité (2). Il faut
savoir que lhyperkaliémie est un marqueur darrêt cardiaque
asphyxique survenant avant lhypothermie. Supérieure à 10
mmol/l, elle nest pas compatible avec la survie du patient, indépendamment
de la température centrale.
PRISE EN
CHARGE DUN « QUASI-NOYÉ »
SECOURS SUR LES LIEUX DE LACCIDENT :
Le secouriste doit atteindre la victime le plus rapidement possible, préférentiellement
à laide dun objet flottant en minimisant les risques pour
sa vie et celle de la victime. Toute victime doit être prise en charge
comme ayant une lésion rachidienne potentielle, ces lésions étant
particulièrement fréquentes lors des noyades secondaires à
des plongeons. Les victimes sont extraites de leau en position horizontale,
en décubitus dorsal, en respectant laxe tête-cou-tronc et
en stabilisant la tête en position neutre. Les manuvres de réanimation
respiratoire, notamment la luxation des mâchoires, ne doivent en aucun
cas mobiliser le rachis cervical. Elles sont débutées le plus
précocement possible, sur leau, alors que les manuvres de
réanimation cardiaque sont entreprises à terre, sur un plan dur.
VENTILATION
:
Lassistance ventilatoire par du bouche à bouche est la première
manuvre de réanimation à effectuer. Il peut être difficile
de maintenir la tête de la victime hors de leau et de pratiquer
le bouche-à-bouche. Le bouche-à-nez est alors une alternative.
Lemploi dun insufflateur par une personne entraînée
est possible. En fait, les manuvres de réanimation respiratoire
ne diffèrent pas de celles pratiquées chez tout patient traumatisé
en ACR.
Il nest pas nécessaire, voire potentiellement dangereux daspirer
leau des poumons (7). Laspiration ne permet de retirer quune
quantité minime de liquide et risque de provoquer une contraction abdominale
à lorigine de la régurgitation du contenu gastrique. La
manuvre de Heimlich ne doit pas être réalisée systématiquement.
Elle retarde la mise en uvre dune réanimation respiratoire
efficace. Elle est indiquée en absence de preuve évidente de noyade,
si les secouristes suspectent un corps étranger obstruant les voies aériennes.
Des compressions thoraciques sont préférables à la pratique
de lauthentique manuvre de Heimlich (7) (figure 1).
ÉQUIPEMENT
:
Dès que possible chez les patients symptomatiques, un monitorage avec
électrocardioscope, oxymétrie de pouls et pression artérielle
non invasive est indispensable. Une voie veineuse périphérique
est mise en place afin de permettre une expansion volémique et linjection
de médicaments vaso-actifs. Une oxygénothérapie par sonde
nasale ou masque facial est instituée afin dobtenir une saturation
en oxygène supérieure à 95%. Une sonde gastrique pourrait
permettre le retrait de volume liquidien important. Un collier de Thomas complète
léquipement.
MASSAGE
CARDIAQUE :
Dès que la victime est retirée de leau, il est nécessaire
de rechercher des signes en faveur dune activité circulatoire.
Les pouls peuvent être difficiles à percevoir chez un quasi-noyé
hypotherme. En labsence de pouls, le massage cardiaque est débuté
sur un plan dur. Si une fibrillation ventriculaire est détectée,
un choc électrique externe est nécessaire. En cas dhypothermie
sévère (<30°C), la défibrillation est difficile,
voire impossible. Il faut alors ne réaliser quau maximum trois
tentatives de défibrillation (3).
MESURES
COMPLÉMENTAIRES :
Dès que le massage cardiaque nest plus nécessaire, les patients
inconscients sont mis en PLS. Les vomissements se produisent chez 86% des patients
nécessitant un massage cardiaque et chez la moitié des personnes
asymptomatiques à la sortie de leau. Lors dun vomissement,
la tête est latéralisée ou laxe tête-cou-tronc
est mis en rotation en cas de suspicion de lésion du rachis. La bouche
est nettoyée avec les doigts, une aspiration pouvant alors être
utile. Par ailleurs, les vêtements mouillés sont retirés
et une couverture de survie est mise en place.
ADAPTATION DES MESURES
DE RÉANIMATION
HABITUELLES :
Les victimes de submersion présentant une détresse ventilatoire
nécessitent une intubation trachéale immédiate et linstauration
dune ventilation mécanique. Ces victimes, même celles nécessitant
peu de manuvres de réanimation et retrouvant leur conscience sur
le site de laccident, doivent être conduites dans un service durgence
dans un véhicule spécialisé, avec un monitorage et de loxygène.
Selon les circonstances, une injection de glucosé à 30% (après
la réalisation dune glycémie capillaire) et de naloxone
peut être justifiée (figure 2).
AUX URGENCES :
Si le patient est toujours en arrêt cardiorespiratoire, on évalue
le plus rapidement possible la température corporelle ainsi que la durée
et la qualité de la réanimation pré-hospitalière.
La réanimation est poursuivie tant que la température nest
pas remontée aux environs de 32°C (8). Après 25 minutes de
réanimation inefficace, le pronostic est alors très mauvais. Un
patient stuporeux doit être gardé en surveillance pendant quelques
heures.
EN UNITÉ
DE SOINS INTENSIFS :
La ventilation mécanique dun « quasi-noyé »
ne diffère pas de celle dun patient ayant une lésion pulmonaire
aiguë (9). Les corticoïdes et les diurétiques nont jamais
démontré la preuve de leur efficacité. Il ny a pas
dindication dantibiothérapie prophylactique, mais des prélèvements
doivent être effectués. Dans les années 80, Conn et son
équipe ont proposé une prise en charge agressive de ces patients
afin daméliorer le pronostic cérébral (10). Cette
prise en charge qui incluait lhyperventilation, lhypothermie induite
par des barbituriques, la paralysie neuro-musculaire et la surveillance de la
pression intracrânienne systématique. Il a ensuite été
démontré que ce type de traitement aggravait le pronostic du patient
(11). En fait, lessentiel réside dans lapport précoce
doxygène au patient (5). Le traitement doit être symptomatique,
notamment sur le plan hémodynamique, avec lintroduction précoce
de catécholamines.
CONCLUSION
La noyade est un accident grave et fréquent. Elle nécessite des
manuvres de réanimation précoce qui vont conditionner le
pronostic. Lhypothermie sévère mimant un tableau de mort
apparente, il convient de poursuivre les manuvres de réanimation
jusquaux urgences où une évaluation de lhistoire du
patient et de sa température corporelle guideront la démarche
thérapeutique.
Dr Marc LEONE,
Skander CHÉRIF,
Professeur Claude MARTIN
Département dAnesthésie et de Réanimation
CHU Nord - 13915 Marseille Cedex 20
Mel : mleone@mail.ap-hm.fr
BIBLIOGRAPHIE
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J.-M., et al - Noyades en eau de mer: aspects cliniques et thérapeutiques.
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