Jean-Louis DUCASSÉ

La douleur à l’accueil des urgences

La douleur se définit comme une expérience désagréable, sensorielle et émotionnelle associée à un dommage tissulaire présent ou potentiel ou décrite dans des termes évoquant un tel dommage. Au sens physiologique du terme, il s’agit d’un processus d’adaptation dont le but est de protéger l’intégrité de l’organisme. Cette douleur aiguë est un symptôme et se différencie de la douleur chronique qui est un syndrome. Elle est utile et protectrice car elle est un signal d’alarme et de sauvegarde de l’intégrité de l’organisme.

Si le symptôme est utile au diagnostic, il faut, une fois l’évaluation initiale réalisée, le traiter rapidement afin d’éviter les conséquences délétères immédiates (neurologiques, circulatoires, respiratoires, métaboliques) et tardives (neuroplasticité et mémoire de la douleur). Le meilleur traitement sera toujours celui de la cause de la douleur. Malgré l’existence de moyens thérapeutiques efficaces et variés, le traitement de la douleur dans les urgences reste dramatiquement insuffisant (1).

PHYSIOLOGIE DE LA DOULEUR AIGUË

Elle est de mieux en mieux connue (2,3). Après stimulation nociceptive périphérique, l’influx nerveux se propage non seulement vers la moelle, mais aussi de façon antidromique vers les autres terminaisons libres de la même fibre. Cet influx antidromique déclenche une cascade d’événements physico-chimiques (libération de substance P, vasodilatation, dégranulation des mastocytes, libération d’histamine…) appelée inflammation neurogène à l’origine de l’extension de l’hyperalgésie « en tâche d’huile ». Ces phénomènes aboutissent à une sensibilisation, c’est à dire à un abaissement du seuil d’activation des nocicepteurs responsables d’hyperalgésies primaires observés dans les états inflammatoires. En présence de processus inflammatoires, un stimulus mécanique très faible peut alors être source de réactions douloureuses intenses (un coup de soleil par exemple). Les analgésiques périphériques et en particulier les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) visent à interrompre le cercle vicieux de l’inflammation, notamment par l’inhibition de la cyclo-oxygénase (isoenzyme COX-1 et COX-2), bloquant ainsi le métabolisme des leucotriènes et des prostaglandines algogènes. Ainsi, dans la douleur aiguë, et en l’absence de contre-indication, l’usage des AINS est particulièrement recommandé.
La corne postérieure de la moelle est le lieu d’intégration et de contrôle des messages nociceptifs. Acides aminés excitateurs (glutamate, aspartate) et de très nombreux neuropeptides (substance P, opioïdes endogènes, …) modulent la transmission dès cette première synapse. Une stimulation nociceptive intense et répétée ou soutenue entraîne une libération de glutamate, d’aspartate et de substance P au niveau de la corne postérieure de la moelle. Il en résulte une succession d’événements intacellulaires au niveau du neurone à convergence de la couche V de Rexed conduisant à un état d’hyperexcitabilité de celui-ci. Il s’en suit une augmentation progressive de la décharge des neurones nociceptifs de la moelle (phénomène dit du wind up). Le récepteur N-méthyl-D-aspartate (NMDA) est particulièrement impliqué dans ces mécanismes centraux d’hyperalgésie. Certains ont attribué à ce mécanisme de wind up un rôle central dans la douleur chronique. A noter que la kétamine est un inhibiteur de ces récepteurs NMDA.
Par ailleurs, si une partie de la corne postérieure de la mœlle est « bombardée » par des influx nociceptifs, il va apparaître une hyperalgésie de tous les territoires anatomiques innervés par cette partie de la moelle (peau, articulation, viscères), et pas seulement de l’organe malade. Ces phénomènes d’hyperalgésie métamérique peuvent conduire à des erreurs diagnostiques et à des interprétations physiopathologiques fausses. Une douleur viscérale pourra donc être ressentie comme une douleur cutanée, induisant des erreurs diagnostiques dont certaines sont bien connues : la douleur des mâchoires ou du membre supérieur gauche lors d’un infarctus du myocarde, le point de Mac Burney, la douleur scapulaire droite de la colique hépatique, une gonalgie isolée de certaines coxopathies, une cervicalgie irradiée se présentant comme une dorsalgie, la scapulalgie de l’insuffisance coronarienne, une douleur interscapulaire d’origine vésiculaire, la lombalgie de l’anévrisme aortique abdominal, une dorsalgie d’origine pancréatique, gastrique ou colique, la douleur testiculaire de la colique néphrétique…
Par ailleurs, il n’est pas possible d’isoler les phénomènes de nociception des réactions émotionnelles (peur, mémorisation de l’atteinte nociceptive), comportementales (fuite, immobilisation, défense, attaque) et neuro-endocriniennes (libérations d’hormones de stress) qu’ils induisent. En effet, en réponse au stress, l’ACTH releasing hormone (ACTHrh) est sécrétée par le noyau thalamique paraventriculaire et active l’axe hypothalamo-hypophysaire (AHH) et le système sympathique. Par ailleurs, l’ACTHrh à forte dose induit par elle-même des phénomènes d’anxiété. De nombreuses cytokines activent également l’AHH et stimulent la sécrétion d’ACTH et de cortisol. L’éveil, l’anxiété et la vigilance sont stimulés par l’adrénaline sécrétée par le cerveau et inversement, l’analgésie ou l’anxiolyse pourront renforcer la somnolence (4, 5, 6). L’augmentation des hormones de stress est responsable d’hyperglycémie, de résistance à l’insuline, de catabolisme protéique, et de rétention hydrosodée. Il en résulte un retentissement très important sur les grandes fonctions, en particulier (7) :
Respiratoire : Diminution de la capacité vitale de 40 à 60% dans les traumatismes thoraciques et modification du rapport ventilation/perfusion.
Cardio-vasculaire : Tachycardie, hypertension et diminution de la contractilité myocardique. La consommation du myocarde en oxygène est augmentée. L’augmentation des catécholamines circulantes est responsable de lésions myocardiques.
Neuro-psychologique : Indirectement par ses conséquences sur la circulation et la respiration, mais aussi par des manifestations de panique, de dépression, de delirium, voire des réactions psychotiques.
Immobilité antalgique : Responsable d’une augmentation de la stase veineuse et de complications thromboemboliques.
Agitation : Responsable d’aggravation des lésions traumatiques (fractures) et d’augmentation de la pression intracrânienne.
Par ailleurs, l’expression cognitive de la réaction psychologique à la douleur est fonction des expériences antérieures, de la personnalité, de l’héritage culturel, des choix éthiques, philosophiques, religieux, … et a son siège au niveau cortical. C’est le lieu où vont s’exercer les suggestions et par lequel agit l’effet placebo (8).

QUELLE DOULEUR AUX URGENCES ?

LES DOULEURS PAR EXCES DE NOCICEPTION :
Elles sont d’origine cutanées, de l’appareil locomoteur ou d’origine viscerale (2,3,9) . Les douleurs cutanée ou de l’appareil locomoteur naissent dans les nocicepteurs périphériques à la suite d’une stimulation responsable d’une dépolarisation, notamment en cas de destruction tissulaire, d’inflammation, d’ischémie, de stimulation mécanique (fracture, étirement) et de chaleur. Une stimulation secondaire et diffuse est liée à l’inflammation neurogène (libération de cytokines, d’histamine, de sérotonine, de bradykinine, …). La conduction se fait par le biais de fibres spécifiques de petit calibre jusqu’à la corne postérieure de la moelle puis par les voies ascendantes extra lemniscales aux structures supraspinales.
En l’absence de phénomènes inflammatoires modifiant la sensibilité des récepteurs, les viscères semblent insensibles aux stimulations mécaniques (pression) ou thermiques, mais la douleur peut y être déclenchée par traction ou distension, ou bien lors de spasmes (coliques hépatiques ou néphrétiques). Comme dans les crampes musculaires, la douleur d’angine de poitrine est probablement déclenchée par l’ischémie, qui active les fibres de petit calibre à la suite de libération de substances algogènes. A la surface de l’arbre trachéobronchique et dans l’espace interalvéolaire existent des récepteurs dont les caractéristiques sont proches de celles des nocicepteurs. Des substances irritantes peuvent les activer. Ils seraient responsables de dyspnées. Le cerveau quant à lui est insensible à la douleur. Les céphalées ne concernent pas le tissu nerveux proprement dit, mais sa vascularisation et les méninges. La quasi totalité de afférences viscérales sont amyéliniques. Elles aboutissent également, après un trajet par la chaîne sympathique, au rameau communiquant blanc et à la racine postérieure de la corne postérieure où convergent les afférences, cutanées, musculaires et viscérales expliquant les phénomènes d’hyperalgésie et de douleur projetée.

LA DOULEUR NEUROGENE PAR DEFAUT D'INHIBITION :
Elle est parfois rencontrée dans des activités d’urgences (9). On l’observe en cas de lésion des nerfs (membre fantôme), de lésions de plexus, de neuropathies métaboliques (diabète) ou toxiques (alcool, médicaments), d’atteintes infectieuses (postzostérienne), de lésion chirurgicale ou ischémique médullaire ou thalamique. Le mécanisme est mal connu : il comporterait une perte de l’effet inhibiteur des fibres myélinisées et une hyperactivité des neurones de la corne postérieure de la moelle avec génération de potentiels ectopiques. Les sensations douloureuses évocatrices sont à type de brûlure, de paresthésie, d’arrachement, associées à des renforcements paroxystiques à type d’éclairs, de coups de poignard ou de décharges électriques.

ÉVALUATION DE LA DOULEUR EN URGENCE

Etudier et traiter un symptôme implique la possibilité de le mesurer. En effet, la douleur étant un signe subjectif multifactoriel extrêmement différent d’un malade à l’autre pour une même pathologie, il n’est pas possible de prendre en charge cette douleur sans une mesure précise de cette demande subjective. Or le médecin est souvent mal préparé à considérer la douleur car, formé à juger sur des éléments objectifs, il est souvent réticent vis-à-vis d’une plainte subjective qu’il craint de sous-estimer voire de ne pas la croire. Dans l’urgence plus particulièrement, la principale préoccupation du médecin reste le diagnostic de la pathologie que présente le malade accueilli, éventuellement le traitement qui en découle mais est rarement la considération de la douleur par elle-même.

L’ÉVALUATION DE LA DOULEUR AIGUË :
Les méthodes disponibles pour évaluer la douleur reposent classiquement soit sur la description par le patient lui-même aux moyens d’échelles globales unidimensionnelles (auto-évaluation), soit sur l’observation par le médecin et l’équipe soignante au moyen d’échelles comportementales pluridimensionnelles (hetero-évaluation). Dans le contexte de l’urgence, il faut souligner 2 points clefs:
• il est nécessaire de privilégier la rapidité de réalisation de l’évaluation, ce qui fait éliminer de nombreux instruments le plus souvent utilisés dans l’évaluation de la douleur chronique (Mc Gill Pain questionnaire par exemple) ;
• la notion du travail d’équipe est capitale et l’intervention de soins infirmiers dans l’évaluation de la douleur aux urgences est une nécessité car elle permettra de prendre en compte des réactions physiologiques du système neurovégétatif se traduisant par une élévation de la tension artérielle, du rythme cardiaque et du rythme respiratoire, une dilatation pupillaire et une augmentation de la sudation (10).

ECHELLES D'AUTO-EVALUATION :
Ce sont des échelles d’auto-évaluation souvent très connues ayant des avantages indéniables de simplicité d’emploi mais également des limites.
Description : L’échelle verbale simple (EVS) est habituellement constituée en 5 catégories descriptives appréciant l’intensité de la douleur. A chaque catégorie, un score correspondant est affecté, le plus souvent de 0 à 4 (Tableau n°1).


L’échelle numérique (EN) permet au patient de donner une note de 0 à 10 ou 100. La note 0 est définie comme une « douleur absente » et la note 10 (ou 100) comme une « douleur maximale imaginable ».
L’échelle visuelle analogique (EVA) est semble-t-il la méthode d’auto-évaluation la plus utilisée. Elle se compose d’un segment horizontal de 100 mm de long. Le sujet trace un trait à partir de l’extrémité gauche du segment vers l’extrémité droite. La longueur du trait indique l’intensité de la douleur, l’extrémité gauche indiquant une absence de douleur, l’extrémité droite une intensité maximale de douleur. Il existe de nombreuses variations de représentation de cette échelle : réglettes à curseur, dégradé de couleurs, thermomètre. Dans la réglette à curseur, chère à l’industrie pharmaceutique, la réglette doit être présentée au patient (Figure 1) la face soignant cachée et la réglette en position « pas de douleur ». C’est le patient lui-même (et lui seul) qui déplace la réglette.
L’échelle des visages douloureux (Face Pain Scale : FPS) a été mise au point par Bieri et al. (11) pour l’évaluation de l’intensité de la douleur chez l’enfant. Sur la figure 2, de la gauche vers la droite, ces visages montrent tout d’abord quelqu’un qui n’a pas mal du tout puis qui a de plus en plus mal, jusqu’à celui-ci de droite, qui montre quelqu’un qui a très très mal. Cette échelle FPS vient d’être proposée avec succès pour l’évaluation de l’intensité douloureuse chez la personne âgée (12) pour laquelle l’utilisation de l’EVA est impossible. Il lui est demandé de désigner le visage qui montre combien elle a mal au moment de l’interrogatoire. Les scores sont de gauche à droite : 0, 2, 4, 6, 8, 10, avec 0 qui correspond donc à « absence de douleur » et 10 qui correspond à « douleur maximale ».
Avantages et limites des échelles globales : Elles ont l’avantage d’être simples, rapides à remplir, ce qui permet des mesures répétées et rapprochées, permettant d’étudier la réponse à un traitement analgésique. Elles paraissent sensibles et reproductibles car comportant peu de niveaux de variations(13-16).
De manière générale, elles ne peuvent s’adresser qu’à des patients conscients et au delà exempts de désorientation temporo-spatiale ou/et de troubles cognitifs. Elles sont inopérantes chez les sujets ayant perdu toute vie de relation (coma et stupeur). De même, elles perdent de leur sensibilité en cas de barrière linguistique, sauf la FPS.
Dans le cadre d’une analyse individuelle, il est possible d’opposer l’échelle visuelle analogique (EVA) et l’échelle des visages douloureux (FPS) qui nécessitent un support graphique aux échelles numérique (EN) et verbale simple (EVS) qui ne nécessitent pas de support particulier.
L’EN et l’EVS peuvent être intégrées dans l’interrogatoire et aider ainsi à préciser les niveaux de douleur en fonction des activités, de l’examen clinique, des thérapeutiques. Elles sont utilisables même en cas de baisse importante de l’acuité visuelle.
Pour l’EVA et la FPS, la passation de l’échelle nécessite un minimum d’acuité visuelle (et/ou de capacité motrice pour l’EVA) qui peuvent manquer chez certains patients admis aux urgences. Par ailleurs, la compréhension immédiate est moins nette pour l’EVA et la présence d’un opérateur semble nécessaire pour superviser la bonne réalisation de l’évaluation. Enfin, l’EVA semble nécessiter une capacité d’abstraction difficile souvent à obtenir en fonction de l’âge.
Une des limites essentielles à ces méthodes d’évaluation porte cependant sur la validité du contenu de ces échelles globales. La complexité du phénomène douloureux est une réalité qui ne peut se résumer à la seule intensité du phénomène douloureux. Outre d’autres aspects descriptifs de la douleur (peut-être plus marqué dans des douleurs aiguës médicales que traumatiques) comme la fréquence de survenue des épisodes, son caractère permanent ou non, il ne faut pas méconnaître la complexité des facteurs psychologiques et du comportement des patients dans la perception douloureuse. Il faut donc ne faire dire à une échelle globale unidimensionnelle que ce quelle mesure : l’intensité d’un phénomène douloureux au moment présent de l’évaluation. Si l’on n’y prend garde, cette limite peut devenir une importante critique des échelles unidimensionnelles qui serait de considérer la douleur comme un phénomène simple.

ECHELLES D'HETERO-EVALUATION :
Quand la description verbale ou graphique de la douleur par le malade n’est pas possible et/ou lorsqu’il est important pour le médecin de réaliser une évaluation sur des critères d’observation précis autres que la description du malade, il a été proposé des échelles d’hétéro-évaluation. La plupart de ces échelles dites multidimensionnelles concernent l’évaluation de la douleur chronique (cancérologie, soins palliatifs). Ces questionnaires d’évaluation de la douleur par liste de qualificatifs ne sont pas applicables à l’urgence. Par exemple le Mc Gill Pain questionnaire mis au point par Melzack et al (17) comporte 82 qualificatifs répartis en 20 classes et décrivant 3 dimensions de la douleur : sensori-discriminative, affective-émotionnelle, cognitive-évaluative. Le malade répondant au questionnaire doit sélectionner dans les diverses classes les qualificatifs les plus exacts pour décrire sa douleur. Le diagnostic exact d’une douleur a été confirmé dans 77% des cas (18).
D’autres échelles ont été construites pour des douleurs plus aiguës comme la douleur de l’accouchement (19) ou sur un mode bi-dimensionnel simple tenant compte de l’intensité et de la fréquence de la douleur clinique (20).
Peu d’études cependant ont tenté d’élaborer une échelle d’évaluation de la douleur aiguë basée uniquement sur les manifestations comportementales observables : verbales (audibles) et non-verbales (visibles). Boureau et al. (13) proposent une échelle d’observation comportementale (EOC) paraissant adaptée au contexte de l’urgence. Elle repose sur l’observation de 4 comportements, pondérés en trois niveaux et observés spontanément et pendant l’examen clinique. L’EOC permet de calculer un score de 0 à 16 (Tableau 2).

EN PRATIQUE A L’URGENCE :
Affirmer que la douleur est une composante de l’urgence paraît une évidence et pourtant peu d’études ont été consacrées à la prise en charge de la douleur à l’accueil des urgences.
La réalité de la douleur aux urgences :
• A l’occasion de la troisième conférence de consensus en Médecine d’Urgence tenue sur le thème « Le traitement médicamenteux de la douleur de l’adulte dans un service d’accueil et d’urgence » (texte en annexe), un état des lieux sur la douleur dans les Services d’Accueil et d’Urgence (SAU) en 1993 en France (21) a montré sur 9 sites et 822 patients toute cause d’admission confondue :
que près de 14% des patients ne présentent pas de douleur à l’arrivée au SAU sans différence dans la répartition homme-femme mais avec un âge plus avancé que la population générale que près de 86% des patients présentent une douleur à l’arrivée qu’ils évaluent en moyenne à 5,99 ± 2,63 avec une diminution significative à la sortie du SAU (4,16 ± 2,93 ; p<0,001).
S’il n’existe pas de différence au niveau de l’âge, les femmes souffrent de façon plus intense à l’arrivée que les hommes et gardent cette différence pendant les soins et à la sortie du service ;
Pendant le séjour au SAU, 7% voient leur douleur augmenter (+2,4 ± 1,7) pendant leur passage au SAU, 45% présentent une douleur inchangée à la sortie par rapport à l’entrée et 48% bénéficient d’une baisse de l’intensité douloureuse (-3,59 ± 2,2).
• Dans une enquête nationale réalisée dans les services d’urgences intra-hospitaliers en 1998 (soit 5 ans après la conférence de consensus), seuls 12% des services avaient mis en place un protocole d’évaluation de la douleur (22). Si la nécessité d’établir des protocoles d’évaluation est impérative pour l’amélioration de la qualité des soins, elle est néanmoins insuffisante et doit s’accompagner d’un audit régulier des pratiques pour s’assurer de la réelle application et efficacité des procédures établies. Ainsi, dans une étude récente de pharmaco-épidémiologie sur la prescription d’antalgiques au cours de la crise de colique néphrétique, il a été montré que si les connaissances théoriques des urgentistes sont satisfaisantes, dans la réalité, la douleur est peu évaluée et la qualité des prescriptions d’antalgiques est insuffisante (23).
Quelle échelle de mesure de la douleur retenir au SAU ?
Blettery et al. (24) ont étudié deux échelles d’auto-évaluation (EVA, EN) et une échelle d’hétéro-évaluation (EOC de Boureau) pendant 15 jours consécutifs chez 875 patients de plus de 15 ans, conscients et comprenant les explications fournies. Les mesures ont été effectuées à l’entrée et à la sortie de la salle d’examen.
Cette étude montre :
• que les échelles d’hétéro-évaluation et d’auto-évaluation sont utilisables dans un SAU bien que l’utilisation de l’EOC semble poser plus de problème ;
• que l’échelle d’hétéro-évaluation (EOC) minimise la douleur par rapport aux échelles d’auto-évaluation ;
• que l’évolution de la douleur dans le temps est appréciée de façon identique par l’EOC et l’EN alors que l’EVA surestime les variations dans le temps de cette douleur ;
• que les tests d’auto-évaluation prennent mieux en compte l’élément subjectif de la douleur ;
• que les tests d’auto-évaluation sont plus facilement et plus rapidement utilisables, surtout l’échelle numérique.
Ce dernier point rejoint l’analyse d’autres travaux (15, 25) pour qui l’EN présente un ensemble de caractéristiques qui doit la faire privilégier dans le contexte d’un Service d’Accueil et d’Urgence. Plus récemment l’American College of Critical Care Medicine a préconisé l’utilisation de cette même EN en cas d’évaluation de la douleur chez le patient adulte instable (27).
Toutefois, il faut une nouvelle fois rappeler que la seule mesure de l’intensité de la douleur ne suffit pas à la caractériser et que d’autres éléments doivent quelques fois être recherchés (Tableau 3).
En synthèse, disposer d’une stratégie d’évaluation de la douleur semble présenter de nombreux avantages parmi lesquels il est possible de retenir (13) :
• identification systématique des malades présentant une douleur ;
• aide à la décision d’un traitement symptomatique adapté à l’intensité de la douleur ;
• réévaluation systématique et régulière de la douleur par des critères identiques ;
• information quantifiée pouvant figurer dans le dossier du malade ;
• amélioration de la qualité de la relation soignant-soigné.
Une stratégie plus systématique à l’accueil des urgences d’échelles d’évaluation globale devrait permettre ainsi de mieux répondre à une préoccupation essentielle des malades : le soulagement de la douleur.

L’ANALGÉSIE EN URGENCE

MOYENS NON MÉDICAMENTEUX :
L’écoute : Une attitude calme et une écoute empathique basées sur l’explication de la démarche diagnostique et thérapeutique permet de réduire les phénomènes d’anxiété (27-28) et potentialise l’effet analgésique des drogues par la composante placebo non négligeable en matière de prise en charge de la douleur. Ainsi, le confort, l’assistance psychologique et une expression verbale rassurante sont indispensables afin de créer un climat de confiance.
Thérapeutiques non médicamenteuses : certaines thérapeutiques non médicamenteuses simples s’avèrent très efficaces et sont trop souvent négligées : L’immobilisation des suspicions de fractures ou luxations : la mise en place de colliers cervicaux, d’attelles gonflables ou rigides confortables, de tractions adhésives dans les fractures fémorales… doit être réalisée très précocement. L’alignement des foyers de fractures déplacés des membres est un préalable à l’immobilisation. La réduction des luxations est réalisée dès la preuve radiologique faite et reste le meilleur traitement étiologique de la douleur. Cependant une sédation analgésique, une anesthésie locale, locorégionale ou générale est souvent nécessaire à la réalisation correcte de cet acte.
Le froid réduit les phénomènes inflammatoires locaux par vasoconstriction et associe un effet anesthésique local sur les terminaisons nerveuses (contusions, douleurs musculaires, irritations péritonéales ou piqûres ou morsures certains animaux comme les vipères, scorpions ou autres hyménoptères). Le chaud est à utiliser dans ses circonstances très spécifiques de piqûres d’animaux marins ayant un venin thermolabile (vive, raie pastenague, rascasse). Il nécessite une température supérieure à 50°C et un temps de contact de 15 à 45 minutes. L’irrigation des brûlures importantes par du sérum physiologique a prouvé son efficacité.

L’ANESTHÉSIE LOCALE ET LOCO-RÉGIONALE :
L’anesthésie locale :
L’anesthésie Locale est de réalisation très fréquente dans les services d’urgences. Elle nécessite quelques rappels simples :
• La nécessité d’infiltrer les tissus entourant une plaie et non d’injecter directement l’anesthésique local dans ses berges ;
• L’attente du délai d’action, variable selon la solution utilisée ;
• L’anesthésie des muqueuses réalisable par spray ou gel ;
• L’application possible de topique d’anesthésiques locaux (crème EMLA®) intéressante avant la réalisation d’une ponction artérielle ou veineuse douloureuse ou pour la réalisation de petits gestes chirurgicaux superficiels.
L’anesthésie loco-régionale :
Certaines techniques d’anesthésie loco-régionale (ALR) paraissent bien adaptées à l’urgence, notamment les blocs périphériques qui se caractérisent par leur absence de retentissement général (hémodynamique, ventilatoire, neurologique central). Si dans le contexte préhospitalier, seul le bloc fémoral parait réalisable, dans un service d’urgences, et de manière schématique, deux situations se prêtent à la mise en œuvre d’une ALR : les traumatismes des membres et les traumatismes de la face. Dans le premier cas, les techniques paraissent bien connues, tout particulièrement le bloc fémoral (bloc ilio-fascial). Les blocs du pied et, au niveau du membre supérieur, les blocs tronculaires périphériques (blocs du nerf médian, du nerf radial, du nerf ulnaire, de la gaine des fléchisseurs) peuvent également être proposés car ils permettent l’exploration et la suture de plaies. Quatre blocs de la face peuvent être réalisés de manière uni ou bilatérale: le bloc supra-orbitaire et le bloc supra-trochléaire (front et paupière supérieure), le bloc infra-orbitaire (joue et lèvre supérieure), et le bloc mentonnier (lèvre inférieure et menton). Quelle que soit l’ALR, certains points sont à bien connaître :
• une ALR est une anesthésie, les règles d’asepsie et les moyens de réalisation et de surveillance dans le cadre de l’urgence sont les mêmes qu’au bloc opératoire.
• L’ALR pour analgésie en urgence est difficile, car elle pose des problèmes techniques supplémentaires (psychologie du malade qui souffre, position).
• L’ALR interférera, comme les autres techniques d’analgésie avec l’état du patient (sédation due à la résorption de l’anesthésique local et à la disparition de la douleur, problèmes hémodynamiques secondaires au bloc sympathique induit, ...) et ceci d’autant plus que le malade est grave.
La connaissance de l’anatomie et de la technique est indispensable pour cerner ses indications et ses limites.

ANALGÉSIE MÉDICAMENTEUSE :
Toutes les voies d’administration sont possibles :
Chacune peut présenter un certain nombre d’avantages et d’inconvénients :
La voie entérale entraîne une analgésie retardée mais prolongée. Elle est inefficace lors de troubles du transit et ne se conçoit en urgence que pour traiter des douleurs faibles ou moyennes.
La voie intraveineuse est généralement d’action rapide, c’est la voie de l’urgence. L’effet « bolus » de certains médicaments peut présenter des inconvénients respiratoires ou hémodynamiques sur les malades en urgence (tranquillisants, morphiniques). La dilution des molécules, la titration et l’injection lente réduisent le risque de pic plasmatique toxique.
La voie intramusculaire expose à une résorption variable et incertaine, d’autant plus que l’hémodynamique est perturbée (vasoconstriction, déshydratation). Elle n’est pas recommandée en cas de troubles de l’hémostase. Dans l’urgence, elle doit être abandonnée.
La voie sous cutanée permet une analgésie assez rapide, évite l’effet « bolus » et permet de supprimer l’effet de premier passage hépatique (morphiniques). Elle est parfois douloureuse. Les considérations quant à l’hémodynamique sont identiques à la voie intramusculaire.
La voie per linguale permet un effet rapide et son utilisation est possible dans les troubles du transit (fréquents en urgence).
La voie respiratoire est utilisée pour les mélanges Oxygène - Protoxyde d’Azote.

Très utilisée en préhospitalier dans les pays anglo-saxons, l’inhalation de mélange équimolaire protoxyde d’azote/oxygène (N2O/O2) à visée analgésique peut être envisagée dans le cadre d’un service d’urgences. L’analgésie est complète chez 65% des patients et s’est avérée, en préhospitalier, inefficace dans seulement 6% des cas (28), de plus sa tolérance en utilisation ponctuelle est excellente.

Les antalgiques :
Antalgiques dits périphériques et AINS (4,28,29) :
Les antalgiques dits périphériques se classent en antalgiques purs, antalgiques antipyrétiques et antalgiques antipyrétiques anti-inflammatoires. Il s’utilisent par voie entérale ou parentérale. Leurs effets secondaires sont variables en fonction de la famille à laquelle ils appartiennent et restent un facteur limitant à l’utilisation de nombreux produits. Parmi les antalgiques antipyrétiques utilisables nous retiendrons le paracétamol et le propacétamol. Précurseur du paracétamol, le propacétamol agit sur les cyclo-oxygénases et réduit la synthèse de prostaglandines algogènes. Son action sur la douleur est essentiellement périphérique. Une action centrale existe toutefois (analgésique et surtout antipyrétique). Il a peu de contre-indications (allergie) et d’effets secondaires (hépatiques) en utilisation aiguë à dose thérapeutique. Il est rarement suffisant en monothérapie et fera l’objet d’associations thérapeutiques avec un AINS ou un morphinique.
Les AINS sont un ensemble de substances hétérogènes sur le plan chimique qui partagent certaines propriétés pharmacocinétiques et ont des effets thérapeutiques et secondaires communs. Ils sont actifs sur l’hyperalgésie provoquée par les prostaglandines, modèle de la douleur aiguë traumatique. L’action analgésique est plus précoce et indépendante de l’effet anti-inflammatoire. Il n’existe pas de relation dose/effet. L’analgésie ne s’accompagne pas de somnolence ou de dépression respiratoire, il n’y a pas de phénomène de tolérance. En ce qui concerne les AINS oraux, il est préférable de choisir des produits incisifs d’action rapide et de demi-vies courtes comme les acides propioniques (kétoprofène, naproxène…), les acides anthraliniques (acide niflumique). Le kétoprofène injectable s’utilise chez l’adulte seul ou en association au paracétamol, à un sédatif ou à un opioïde. En pratique, lors d’une utilisation de courte durée, les risques hémorragiques ou digestifs sont insignifiants. Son élimination rénale dans les 6 heures après injection en fait un produit de choix, on limitera toutefois les posologies en cas d’insuffisance rénale patente, d’hypovolémie importante, de déshydratation ou d’âge avancé. Les seules contre-indications absolues sont l’allergie spécifique et la présence d’un ulcère gastro-duodénal en phase active
Antalgiques morphiniques (4, 28, 31, 32) :
Ils existent sous forme entérale et sont indiqués dans les douleurs moyennes, et sous forme parentérale réservée aux douleurs fortes par excès de nociception. Ils se répartissent en deux familles, morphiniques agonistes et morphiniques agonistes antagonistes.
Parmi les morphiniques utilisables par voie entérale dans le cadre de douleurs moyennes occasionnées par des contusions, entorses, plaies ou petites fractures périphériques non chirurgicales, il est possible de citer :
• le dextropropoxyphène associé au paracétamol
• la codéine, en association selon différents dosages avec le paracétamol
L’association aux AINS, en l’absence de contre indication est fréquente et potentialise l’effet analgésique. De par le délai d’action de ces produits (15 à 30 minutes), leur utilisation ne se conçoit qu’en relais d’antalgiques injectables ou dans une structure de consultation et soins externes.
Les morphiniques utilisables par voie parentérale sont soit d’origine naturelle (morphine) soit d’origine synthétique (fentanyl, nalbuphine …) et sont les seuls médicaments capables de soulager les douleurs sévères par excès de nociception. Ils présentent toutefois un certain nombre d’effets secondaires dont le principal problème tient à la diminution de la sensibilité des centres respiratoires au CO2 (même à faible dose) responsable d’hypercapnie et de bradypnée. La dépression respiratoire va parfois jusqu’à l’apnée, le patient pouvant toutefois reventiler s’il est continuellement stimulé verbalement. Les morphiniques de synthèse en particulier, sont responsables d’une certaine rigidité musculaire pouvant rendre ventilation au masque et intubation difficiles. Chez le patient hypovolémique, l’hypotension peut être aggravée par la diminution de l’hypertonie sympathique et par la stimulation parasympathique. Les morphiniques stimulant le système nerveux parasympathique, il en résulte également une bradycardie et la possibilité de nausées et vomissements. Une injection lente préviendra également les réactions nauséeuses. Une insuffisance rénale associée pourra prolonger l’action des morphiniques. Les autres problèmes tels que possible rétention urinaire, tolérance, dépendance physique et assuétude ne se posent pas en urgence. Tous les morphiniques sont utilisables. Le choix sera fait en fonction du contexte, des propriétés respectives des produits et de leurs éventuels effets secondaires.
Il est impossible de donner précisément une dose moyenne efficace du fait des différences physiologiques de seuil douloureux, de l’association possible de traitements préalables, d’une éventuelle prise d’alcool ou de l’injection concomitante de sédatifs ou d’hypnotiques. Seule la méthode de titration intraveineuse des morphiniques et de réinjections régulières (figure 3) permet de trouver la dose analgésique efficace et d’éviter les principaux effets secondaires (30, 31, 32).

QUAND UTILISER LES TRAITEMENTS ANTALGIQUES ?
Le traitement le plus efficace en matière de douleur aiguë sera celui de l’étiologie de cette douleur (réduction de la luxation de la tête humérale par exemple). Mais ce traitement étiologique n’est possible que si le diagnostic est établi, et ne donne pas toujours une analgésie suffisante et rapide. De plus, la phase diagnostic et la réalisation du traitement étiologique demandent du temps. En attendant, tout doit tendre très précocement à supprimer la douleur ou tout au moins, à la rendre tolérable (33).

COMMENT LES UTILISER ?
A l’exemple de la conférence de consensus en médecine d’urgence consacrée au traitement médicamenteux de la douleur de l’adulte dans un service d’accueil et d’urgence (33), il est possible de s’inspirer d’un organigramme décisionnel (Figure 4) permettant de gérer au mieux les différentes étapes de la prise en charge de la douleur qui doivent comprendre l’accueil, l’évaluation, la prise en charge, la réévaluation et la surveillance de ce traitement. L’algorithme proposé est celui présenté par le Dr Sylvie Baqué au nom du GEDOU (Groupe d’Expert Douleur Urgence).

CONCLUSION

La douleur fait partie du quotidien de l’accueil des urgences : elle n’est ni banale, ni inéluctable. Rechercher l’existence d’une douleur pas toujours exprimée, la quantifier dans un but thérapeutique, utiliser les médicaments justes, par la bonne voie, à la dose et à la fréquence adaptée, est un objectif prioritaire de toute équipe de soin d’un service d’urgences (33).

Jean-Louis Ducassé
Pavillon Urgences & Réanimation
CHU Purpan - 31059 Toulouse
E-mail : ducasse.jl@chu-toulouse.fr

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Ceci ne concerne que les adultes et les adolescents de plus de 15 ans.