La
douleur à laccueil des urgences
La douleur se définit comme une expérience désagréable,
sensorielle et émotionnelle associée à un dommage tissulaire
présent ou potentiel ou décrite dans des termes évoquant
un tel dommage. Au sens physiologique du terme, il sagit dun processus
dadaptation dont le but est de protéger lintégrité
de lorganisme. Cette douleur aiguë est un symptôme et se différencie
de la douleur chronique qui est un syndrome. Elle est utile et protectrice car
elle est un signal dalarme et de sauvegarde de lintégrité
de lorganisme.
Si le symptôme est utile au diagnostic, il faut, une fois lévaluation initiale réalisée, le traiter rapidement afin déviter les conséquences délétères immédiates (neurologiques, circulatoires, respiratoires, métaboliques) et tardives (neuroplasticité et mémoire de la douleur). Le meilleur traitement sera toujours celui de la cause de la douleur. Malgré lexistence de moyens thérapeutiques efficaces et variés, le traitement de la douleur dans les urgences reste dramatiquement insuffisant (1).
PHYSIOLOGIE
DE LA DOULEUR AIGUË
Elle est de mieux en mieux connue (2,3). Après stimulation nociceptive
périphérique, linflux nerveux se propage non seulement vers
la moelle, mais aussi de façon antidromique vers les autres terminaisons
libres de la même fibre. Cet influx antidromique déclenche une
cascade dévénements physico-chimiques (libération
de substance P, vasodilatation, dégranulation des mastocytes, libération
dhistamine
) appelée inflammation neurogène à
lorigine de lextension de lhyperalgésie « en
tâche dhuile ». Ces phénomènes aboutissent
à une sensibilisation, cest à dire à un abaissement
du seuil dactivation des nocicepteurs responsables dhyperalgésies
primaires observés dans les états inflammatoires. En présence
de processus inflammatoires, un stimulus mécanique très faible
peut alors être source de réactions douloureuses intenses (un coup
de soleil par exemple). Les analgésiques périphériques
et en particulier les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS)
visent à interrompre le cercle vicieux de linflammation, notamment
par linhibition de la cyclo-oxygénase (isoenzyme COX-1 et COX-2),
bloquant ainsi le métabolisme des leucotriènes et des prostaglandines
algogènes. Ainsi, dans la douleur aiguë, et en labsence de
contre-indication, lusage des AINS est particulièrement recommandé.
La corne postérieure de la moelle est le lieu dintégration
et de contrôle des messages nociceptifs. Acides aminés excitateurs
(glutamate, aspartate) et de très nombreux neuropeptides (substance P,
opioïdes endogènes,
) modulent la transmission dès
cette première synapse. Une stimulation nociceptive intense et répétée
ou soutenue entraîne une libération de glutamate, daspartate
et de substance P au niveau de la corne postérieure de la moelle. Il
en résulte une succession dévénements intacellulaires
au niveau du neurone à convergence de la couche V de Rexed conduisant
à un état dhyperexcitabilité de celui-ci. Il sen
suit une augmentation progressive de la décharge des neurones nociceptifs
de la moelle (phénomène dit du wind up). Le récepteur N-méthyl-D-aspartate
(NMDA) est particulièrement impliqué dans ces mécanismes
centraux dhyperalgésie. Certains ont attribué à ce
mécanisme de wind up un rôle central dans la douleur chronique.
A noter que la kétamine est un inhibiteur de ces récepteurs NMDA.
Par ailleurs, si une partie de la corne postérieure de la mlle
est « bombardée » par des influx nociceptifs, il va apparaître
une hyperalgésie de tous les territoires anatomiques innervés
par cette partie de la moelle (peau, articulation, viscères), et pas
seulement de lorgane malade. Ces phénomènes dhyperalgésie
métamérique peuvent conduire à des erreurs diagnostiques
et à des interprétations physiopathologiques fausses. Une douleur
viscérale pourra donc être ressentie comme une douleur cutanée,
induisant des erreurs diagnostiques dont certaines sont bien connues : la douleur
des mâchoires ou du membre supérieur gauche lors dun infarctus
du myocarde, le point de Mac Burney, la douleur scapulaire droite de la colique
hépatique, une gonalgie isolée de certaines coxopathies, une cervicalgie
irradiée se présentant comme une dorsalgie, la scapulalgie de
linsuffisance coronarienne, une douleur interscapulaire dorigine
vésiculaire, la lombalgie de lanévrisme aortique abdominal,
une dorsalgie dorigine pancréatique, gastrique ou colique, la douleur
testiculaire de la colique néphrétique
Par ailleurs, il nest pas possible disoler les phénomènes
de nociception des réactions émotionnelles (peur, mémorisation
de latteinte nociceptive), comportementales (fuite, immobilisation, défense,
attaque) et neuro-endocriniennes (libérations dhormones de stress)
quils induisent. En effet, en réponse au stress, lACTH releasing
hormone (ACTHrh) est sécrétée par le noyau thalamique paraventriculaire
et active laxe hypothalamo-hypophysaire (AHH) et le système sympathique.
Par ailleurs, lACTHrh à forte dose induit par elle-même des
phénomènes danxiété. De nombreuses cytokines
activent également lAHH et stimulent la sécrétion
dACTH et de cortisol. Léveil, lanxiété
et la vigilance sont stimulés par ladrénaline sécrétée
par le cerveau et inversement, lanalgésie ou lanxiolyse pourront
renforcer la somnolence (4, 5, 6). Laugmentation des hormones de stress
est responsable dhyperglycémie, de résistance à linsuline,
de catabolisme protéique, et de rétention hydrosodée. Il
en résulte un retentissement très important sur les grandes fonctions,
en particulier (7) :
Respiratoire : Diminution de la capacité vitale de 40 à
60% dans les traumatismes thoraciques et modification du rapport ventilation/perfusion.
Cardio-vasculaire : Tachycardie, hypertension et diminution de la contractilité
myocardique. La consommation du myocarde en oxygène est augmentée.
Laugmentation des catécholamines circulantes est responsable de
lésions myocardiques.
Neuro-psychologique : Indirectement par ses conséquences sur la
circulation et la respiration, mais aussi par des manifestations de panique,
de dépression, de delirium, voire des réactions psychotiques.
Immobilité antalgique : Responsable dune augmentation
de la stase veineuse et de complications thromboemboliques.
Agitation : Responsable daggravation des lésions traumatiques
(fractures) et daugmentation de la pression intracrânienne.
Par ailleurs, lexpression cognitive de la réaction psychologique
à la douleur est fonction des expériences antérieures,
de la personnalité, de lhéritage culturel, des choix éthiques,
philosophiques, religieux,
et a son siège au niveau cortical.
Cest le lieu où vont sexercer les suggestions et par lequel
agit leffet placebo (8).
QUELLE
DOULEUR AUX URGENCES ?
LES DOULEURS PAR EXCES DE NOCICEPTION :
Elles sont dorigine cutanées, de lappareil locomoteur ou
dorigine viscerale (2,3,9) . Les douleurs cutanée ou de lappareil
locomoteur naissent dans les nocicepteurs périphériques à
la suite dune stimulation responsable dune dépolarisation,
notamment en cas de destruction tissulaire, dinflammation, dischémie,
de stimulation mécanique (fracture, étirement) et de chaleur.
Une stimulation secondaire et diffuse est liée à linflammation
neurogène (libération de cytokines, dhistamine, de sérotonine,
de bradykinine,
). La conduction se fait par le biais de fibres spécifiques
de petit calibre jusquà la corne postérieure de la moelle
puis par les voies ascendantes extra lemniscales aux structures supraspinales.
En labsence de phénomènes inflammatoires modifiant la sensibilité
des récepteurs, les viscères semblent insensibles aux stimulations
mécaniques (pression) ou thermiques, mais la douleur peut y être
déclenchée par traction ou distension, ou bien lors de spasmes
(coliques hépatiques ou néphrétiques). Comme dans les crampes
musculaires, la douleur dangine de poitrine est probablement déclenchée
par lischémie, qui active les fibres de petit calibre à
la suite de libération de substances algogènes. A la surface de
larbre trachéobronchique et dans lespace interalvéolaire
existent des récepteurs dont les caractéristiques sont proches
de celles des nocicepteurs. Des substances irritantes peuvent les activer. Ils
seraient responsables de dyspnées. Le cerveau quant à lui est
insensible à la douleur. Les céphalées ne concernent pas
le tissu nerveux proprement dit, mais sa vascularisation et les méninges.
La quasi totalité de afférences viscérales sont amyéliniques.
Elles aboutissent également, après un trajet par la chaîne
sympathique, au rameau communiquant blanc et à la racine postérieure
de la corne postérieure où convergent les afférences, cutanées,
musculaires et viscérales expliquant les phénomènes dhyperalgésie
et de douleur projetée.
LA DOULEUR NEUROGENE
PAR DEFAUT D'INHIBITION :
Elle est parfois rencontrée dans des activités durgences
(9). On lobserve en cas de lésion des nerfs (membre fantôme),
de lésions de plexus, de neuropathies métaboliques (diabète)
ou toxiques (alcool, médicaments), datteintes infectieuses (postzostérienne),
de lésion chirurgicale ou ischémique médullaire ou thalamique.
Le mécanisme est mal connu : il comporterait une perte de leffet
inhibiteur des fibres myélinisées et une hyperactivité
des neurones de la corne postérieure de la moelle avec génération
de potentiels ectopiques. Les sensations douloureuses évocatrices sont
à type de brûlure, de paresthésie, darrachement, associées
à des renforcements paroxystiques à type déclairs,
de coups de poignard ou de décharges électriques.
ÉVALUATION
DE LA DOULEUR EN URGENCE
Etudier et traiter un symptôme implique la possibilité de le mesurer.
En effet, la douleur étant un signe subjectif multifactoriel extrêmement
différent dun malade à lautre pour une même
pathologie, il nest pas possible de prendre en charge cette douleur sans
une mesure précise de cette demande subjective. Or le médecin
est souvent mal préparé à considérer la douleur
car, formé à juger sur des éléments objectifs, il
est souvent réticent vis-à-vis dune plainte subjective quil
craint de sous-estimer voire de ne pas la croire. Dans lurgence plus particulièrement,
la principale préoccupation du médecin reste le diagnostic de
la pathologie que présente le malade accueilli, éventuellement
le traitement qui en découle mais est rarement la considération
de la douleur par elle-même.
LÉVALUATION
DE LA DOULEUR AIGUË :
Les méthodes disponibles pour évaluer la douleur reposent classiquement
soit sur la description par le patient lui-même aux moyens déchelles
globales unidimensionnelles (auto-évaluation), soit sur lobservation
par le médecin et léquipe soignante au moyen déchelles
comportementales pluridimensionnelles (hetero-évaluation). Dans le contexte
de lurgence, il faut souligner 2 points clefs:
il est nécessaire de privilégier la rapidité de
réalisation de lévaluation, ce qui fait éliminer
de nombreux instruments le plus souvent utilisés dans lévaluation
de la douleur chronique (Mc Gill Pain questionnaire par exemple) ;
la notion du travail déquipe est capitale et lintervention
de soins infirmiers dans lévaluation de la douleur aux urgences
est une nécessité car elle permettra de prendre en compte des
réactions physiologiques du système neurovégétatif
se traduisant par une élévation de la tension artérielle,
du rythme cardiaque et du rythme respiratoire, une dilatation pupillaire et
une augmentation de la sudation (10).
ECHELLES D'AUTO-EVALUATION
:
Ce sont des échelles
dauto-évaluation souvent très connues ayant des avantages
indéniables de simplicité demploi mais également
des limites.
Description : Léchelle verbale simple (EVS) est habituellement
constituée en 5 catégories descriptives appréciant lintensité
de la douleur. A chaque catégorie, un score correspondant est affecté,
le plus souvent de 0 à 4 (Tableau n°1).

Léchelle numérique (EN) permet au patient de donner une
note de 0 à 10 ou 100. La note 0 est définie comme une « douleur
absente » et la note 10 (ou 100) comme une « douleur maximale
imaginable ».
Léchelle visuelle analogique (EVA) est semble-t-il la méthode
dauto-évaluation la plus utilisée. Elle se compose dun
segment horizontal de 100 mm de long. Le sujet trace un trait à partir
de lextrémité gauche du segment vers lextrémité
droite. La longueur du trait indique lintensité de la douleur,
lextrémité gauche indiquant une absence de douleur, lextrémité
droite une intensité maximale de douleur. Il existe de nombreuses variations
de représentation de cette échelle : réglettes à
curseur, dégradé de couleurs, thermomètre. Dans la réglette
à curseur, chère à lindustrie pharmaceutique, la
réglette doit être présentée au patient (Figure 1)
la face soignant cachée et la réglette en position « pas
de douleur ». Cest le patient lui-même (et lui seul)
qui déplace la réglette.
Léchelle des visages douloureux (Face Pain Scale : FPS) a
été mise au point par Bieri et al. (11) pour lévaluation
de lintensité de la douleur chez lenfant. Sur la figure 2,
de la gauche vers la droite, ces visages montrent tout dabord quelquun
qui na pas mal du tout puis qui a de plus en plus mal, jusquà
celui-ci de droite, qui montre quelquun qui a très très
mal. Cette échelle FPS vient dêtre proposée avec succès
pour lévaluation de lintensité douloureuse chez la
personne âgée (12) pour laquelle lutilisation de lEVA
est impossible. Il lui est demandé de désigner le visage qui montre
combien elle a mal au moment de linterrogatoire. Les scores sont de gauche
à droite : 0, 2, 4, 6, 8, 10, avec 0 qui correspond donc à « absence
de douleur » et 10 qui correspond à « douleur maximale ».
Avantages et limites des échelles globales : Elles ont lavantage
dêtre simples, rapides à remplir, ce qui permet des mesures
répétées et rapprochées, permettant détudier
la réponse à un traitement analgésique. Elles paraissent
sensibles et reproductibles car comportant peu de niveaux de variations(13-16).
De manière générale, elles ne peuvent sadresser quà
des patients conscients et au delà exempts de désorientation temporo-spatiale
ou/et de troubles cognitifs. Elles sont inopérantes chez les sujets ayant
perdu toute vie de relation (coma et stupeur). De même, elles perdent
de leur sensibilité en cas de barrière linguistique, sauf la FPS.
Dans le cadre dune analyse individuelle, il est possible dopposer
léchelle visuelle analogique (EVA) et léchelle des
visages douloureux (FPS) qui nécessitent un support graphique aux échelles
numérique (EN) et verbale simple (EVS) qui ne nécessitent pas
de support particulier.
LEN et lEVS peuvent être intégrées dans linterrogatoire
et aider ainsi à préciser les niveaux de douleur en fonction des
activités, de lexamen clinique, des thérapeutiques. Elles
sont utilisables même en cas de baisse importante de lacuité
visuelle.
Pour lEVA et la FPS, la passation de léchelle nécessite
un minimum dacuité visuelle (et/ou de capacité motrice pour
lEVA) qui peuvent manquer chez certains patients admis aux urgences. Par
ailleurs, la compréhension immédiate est moins nette pour lEVA
et la présence dun opérateur semble nécessaire pour
superviser la bonne réalisation de lévaluation. Enfin, lEVA
semble nécessiter une capacité dabstraction difficile souvent
à obtenir en fonction de lâge.
Une des limites essentielles à ces méthodes dévaluation
porte cependant sur la validité du contenu de ces échelles globales.
La complexité du phénomène douloureux est une réalité
qui ne peut se résumer à la seule intensité du phénomène
douloureux. Outre dautres aspects descriptifs de la douleur (peut-être
plus marqué dans des douleurs aiguës médicales que traumatiques)
comme la fréquence de survenue des épisodes, son caractère
permanent ou non, il ne faut pas méconnaître la complexité
des facteurs psychologiques et du comportement des patients dans la perception
douloureuse. Il faut donc ne faire dire à une échelle globale
unidimensionnelle que ce quelle mesure : lintensité dun phénomène
douloureux au moment présent de lévaluation. Si lon
ny prend garde, cette limite peut devenir une importante critique des
échelles unidimensionnelles qui serait de considérer la douleur
comme un phénomène simple.
ECHELLES D'HETERO-EVALUATION
:
Quand la description verbale ou graphique de la douleur par le malade nest
pas possible et/ou lorsquil est important pour le médecin de réaliser
une évaluation sur des critères dobservation précis
autres que la description du malade, il a été proposé des
échelles dhétéro-évaluation. La plupart de
ces échelles dites multidimensionnelles concernent lévaluation
de la douleur chronique (cancérologie, soins palliatifs). Ces questionnaires
dévaluation de la douleur par liste de qualificatifs ne sont pas
applicables à lurgence. Par exemple le Mc Gill Pain questionnaire
mis au point par Melzack et al (17) comporte 82 qualificatifs répartis
en 20 classes et décrivant 3 dimensions de la douleur : sensori-discriminative,
affective-émotionnelle, cognitive-évaluative. Le malade répondant
au questionnaire doit sélectionner dans les diverses classes les qualificatifs
les plus exacts pour décrire sa douleur. Le diagnostic exact dune
douleur a été confirmé dans 77% des cas (18).
Dautres échelles ont été construites pour des douleurs
plus aiguës comme la douleur de laccouchement (19) ou sur un mode
bi-dimensionnel simple tenant compte de lintensité et de la fréquence
de la douleur clinique (20).
Peu détudes cependant ont tenté délaborer une
échelle dévaluation de la douleur aiguë basée
uniquement sur les manifestations comportementales observables : verbales (audibles)
et non-verbales (visibles). Boureau et al. (13) proposent une échelle
dobservation comportementale (EOC) paraissant adaptée au contexte
de lurgence. Elle repose sur lobservation de 4 comportements, pondérés
en trois niveaux et observés spontanément et pendant lexamen
clinique. LEOC permet de calculer un score de 0 à 16 (Tableau 2).

EN PRATIQUE A LURGENCE :
Affirmer que la douleur est une composante de lurgence paraît une
évidence et pourtant peu détudes ont été consacrées
à la prise en charge de la douleur à laccueil des urgences.
La réalité de la douleur aux urgences :
A loccasion de la troisième conférence de consensus
en Médecine dUrgence tenue sur le thème « Le
traitement médicamenteux de la douleur de ladulte dans un service
daccueil et durgence » (texte en annexe), un état
des lieux sur la douleur dans les Services dAccueil et dUrgence
(SAU) en 1993 en France (21) a montré sur 9 sites et 822 patients toute
cause dadmission confondue :
que près de 14% des patients ne présentent pas de douleur à
larrivée au SAU sans différence dans la répartition
homme-femme mais avec un âge plus avancé que la population générale
que près de 86% des patients présentent une douleur à larrivée
quils évaluent en moyenne à 5,99 ± 2,63 avec une
diminution significative à la sortie du SAU (4,16 ± 2,93 ; p<0,001).
Sil nexiste pas de différence au niveau de lâge,
les femmes souffrent de façon plus intense à larrivée
que les hommes et gardent cette différence pendant les soins et à
la sortie du service ;
Pendant le séjour au SAU, 7% voient leur douleur augmenter (+2,4 ±
1,7) pendant leur passage au SAU, 45% présentent une douleur inchangée
à la sortie par rapport à lentrée et 48% bénéficient
dune baisse de lintensité douloureuse (-3,59 ± 2,2).
Dans une enquête nationale réalisée dans les services
durgences intra-hospitaliers en 1998 (soit 5 ans après la conférence
de consensus), seuls 12% des services avaient mis en place un protocole dévaluation
de la douleur (22). Si la nécessité détablir des
protocoles dévaluation est impérative pour lamélioration
de la qualité des soins, elle est néanmoins insuffisante et doit
saccompagner dun audit régulier des pratiques pour sassurer
de la réelle application et efficacité des procédures établies.
Ainsi, dans une étude récente de pharmaco-épidémiologie
sur la prescription dantalgiques au cours de la crise de colique néphrétique,
il a été montré que si les connaissances théoriques
des urgentistes sont satisfaisantes, dans la réalité, la douleur
est peu évaluée et la qualité des prescriptions dantalgiques
est insuffisante (23).
Quelle échelle de mesure de la douleur retenir au SAU ?
Blettery et al. (24) ont étudié deux échelles dauto-évaluation
(EVA, EN) et une échelle dhétéro-évaluation
(EOC de Boureau) pendant 15 jours consécutifs chez 875 patients de plus
de 15 ans, conscients et comprenant les explications fournies. Les mesures ont
été effectuées à lentrée et à
la sortie de la salle dexamen.
Cette étude montre :
que les échelles dhétéro-évaluation
et dauto-évaluation sont utilisables dans un SAU bien que lutilisation
de lEOC semble poser plus de problème ;
que léchelle dhétéro-évaluation
(EOC) minimise la douleur par rapport aux échelles dauto-évaluation
;
que lévolution de la douleur dans le temps est appréciée
de façon identique par lEOC et lEN alors que lEVA surestime
les variations dans le temps de cette douleur ;
que les tests dauto-évaluation prennent mieux en compte
lélément subjectif de la douleur ;
que les tests dauto-évaluation sont plus facilement et plus
rapidement utilisables, surtout léchelle numérique.
Ce dernier point rejoint lanalyse dautres travaux (15, 25) pour
qui lEN présente un ensemble de caractéristiques qui doit
la faire privilégier dans le contexte dun Service dAccueil
et dUrgence. Plus récemment lAmerican College of Critical
Care Medicine a préconisé lutilisation de cette même
EN en cas dévaluation de la douleur chez le patient adulte instable
(27).
Toutefois, il faut une nouvelle fois rappeler que la seule mesure de lintensité
de la douleur ne suffit pas à la caractériser et que dautres
éléments doivent quelques fois être recherchés (Tableau
3).
En synthèse, disposer dune stratégie dévaluation
de la douleur semble présenter de nombreux avantages parmi lesquels il
est possible de retenir (13) :
identification systématique des malades présentant une
douleur ;
aide à la décision dun traitement symptomatique adapté
à lintensité de la douleur ;
réévaluation systématique et régulière
de la douleur par des critères identiques ;
information quantifiée pouvant figurer dans le dossier du malade
;
amélioration de la qualité de la relation soignant-soigné.
Une stratégie plus systématique à laccueil des urgences
déchelles dévaluation globale devrait permettre ainsi
de mieux répondre à une préoccupation essentielle des malades
: le soulagement de la douleur.
LANALGÉSIE
EN URGENCE
MOYENS NON MÉDICAMENTEUX :
Lécoute : Une attitude calme et une écoute empathique
basées sur lexplication de la démarche diagnostique et thérapeutique
permet de réduire les phénomènes danxiété
(27-28) et potentialise leffet analgésique des drogues par la composante
placebo non négligeable en matière de prise en charge de la douleur.
Ainsi, le confort, lassistance psychologique et une expression verbale
rassurante sont indispensables afin de créer un climat de confiance.
Thérapeutiques non médicamenteuses : certaines thérapeutiques
non médicamenteuses simples savèrent très efficaces
et sont trop souvent négligées : Limmobilisation des suspicions
de fractures ou luxations : la mise en place de colliers cervicaux, dattelles
gonflables ou rigides confortables, de tractions adhésives dans les fractures
fémorales
doit être réalisée très précocement.
Lalignement des foyers de fractures déplacés des membres
est un préalable à limmobilisation. La réduction
des luxations est réalisée dès la preuve radiologique faite
et reste le meilleur traitement étiologique de la douleur. Cependant
une sédation analgésique, une anesthésie locale, locorégionale
ou générale est souvent nécessaire à la réalisation
correcte de cet acte.
Le froid réduit les phénomènes inflammatoires locaux par
vasoconstriction et associe un effet anesthésique local sur les terminaisons
nerveuses (contusions, douleurs musculaires, irritations péritonéales
ou piqûres ou morsures certains animaux comme les vipères, scorpions
ou autres hyménoptères). Le chaud est à utiliser dans ses
circonstances très spécifiques de piqûres danimaux
marins ayant un venin thermolabile (vive, raie pastenague, rascasse). Il nécessite
une température supérieure à 50°C et un temps de contact
de 15 à 45 minutes. Lirrigation des brûlures importantes
par du sérum physiologique a prouvé son efficacité.
LANESTHÉSIE
LOCALE ET LOCO-RÉGIONALE :
Lanesthésie locale :
Lanesthésie Locale est de réalisation très fréquente
dans les services durgences. Elle nécessite quelques rappels simples :
La nécessité dinfiltrer les tissus entourant une
plaie et non dinjecter directement lanesthésique local dans
ses berges ;
Lattente du délai daction, variable selon la solution
utilisée ;
Lanesthésie des muqueuses réalisable par spray ou
gel ;
Lapplication possible de topique danesthésiques locaux
(crème EMLA®) intéressante avant la réalisation dune
ponction artérielle ou veineuse douloureuse ou pour la réalisation
de petits gestes chirurgicaux superficiels.
Lanesthésie loco-régionale :
Certaines techniques danesthésie loco-régionale (ALR) paraissent
bien adaptées à lurgence, notamment les blocs périphériques
qui se caractérisent par leur absence de retentissement général
(hémodynamique, ventilatoire, neurologique central). Si dans le contexte
préhospitalier, seul le bloc fémoral parait réalisable,
dans un service durgences, et de manière schématique, deux
situations se prêtent à la mise en uvre dune ALR :
les traumatismes des membres et les traumatismes de la face. Dans le premier
cas, les techniques paraissent bien connues, tout particulièrement le
bloc fémoral (bloc ilio-fascial). Les blocs du pied et, au niveau du
membre supérieur, les blocs tronculaires périphériques
(blocs du nerf médian, du nerf radial, du nerf ulnaire, de la gaine des
fléchisseurs) peuvent également être proposés car
ils permettent lexploration et la suture de plaies. Quatre blocs de la
face peuvent être réalisés de manière uni ou bilatérale:
le bloc supra-orbitaire et le bloc supra-trochléaire (front et paupière
supérieure), le bloc infra-orbitaire (joue et lèvre supérieure),
et le bloc mentonnier (lèvre inférieure et menton). Quelle que
soit lALR, certains points sont à bien connaître :
une ALR est une anesthésie, les règles dasepsie et
les moyens de réalisation et de surveillance dans le cadre de lurgence
sont les mêmes quau bloc opératoire.
LALR pour analgésie en urgence est difficile, car elle pose
des problèmes techniques supplémentaires (psychologie du malade
qui souffre, position).
LALR interférera, comme les autres techniques danalgésie
avec létat du patient (sédation due à la résorption
de lanesthésique local et à la disparition de la douleur,
problèmes hémodynamiques secondaires au bloc sympathique induit,
...) et ceci dautant plus que le malade est grave.
La connaissance de lanatomie et de la technique est indispensable pour
cerner ses indications et ses limites.
ANALGÉSIE MÉDICAMENTEUSE
:
Toutes les voies dadministration sont possibles :
Chacune peut présenter un certain nombre davantages et dinconvénients
:
La voie entérale entraîne une analgésie retardée
mais prolongée. Elle est inefficace lors de troubles du transit et ne
se conçoit en urgence que pour traiter des douleurs faibles ou moyennes.
La voie intraveineuse est généralement daction
rapide, cest la voie de lurgence. Leffet « bolus »
de certains médicaments peut présenter des inconvénients
respiratoires ou hémodynamiques sur les malades en urgence (tranquillisants,
morphiniques). La dilution des molécules, la titration et linjection
lente réduisent le risque de pic plasmatique toxique.
La voie intramusculaire expose à une résorption
variable et incertaine, dautant plus que lhémodynamique est
perturbée (vasoconstriction, déshydratation). Elle nest
pas recommandée en cas de troubles de lhémostase. Dans lurgence,
elle doit être abandonnée.
La voie sous cutanée permet une analgésie assez
rapide, évite leffet « bolus » et permet
de supprimer leffet de premier passage hépatique (morphiniques).
Elle est parfois douloureuse. Les considérations quant à lhémodynamique
sont identiques à la voie intramusculaire.
La voie per linguale permet un effet rapide et son utilisation
est possible dans les troubles du transit (fréquents en urgence).
La voie respiratoire est utilisée pour les mélanges
Oxygène - Protoxyde dAzote.
Très utilisée en préhospitalier dans les pays anglo-saxons, linhalation de mélange équimolaire protoxyde dazote/oxygène (N2O/O2) à visée analgésique peut être envisagée dans le cadre dun service durgences. Lanalgésie est complète chez 65% des patients et sest avérée, en préhospitalier, inefficace dans seulement 6% des cas (28), de plus sa tolérance en utilisation ponctuelle est excellente.
Les antalgiques :
Antalgiques dits périphériques et AINS (4,28,29) :
Les antalgiques dits périphériques se classent en antalgiques
purs, antalgiques antipyrétiques et antalgiques antipyrétiques
anti-inflammatoires. Il sutilisent par voie entérale ou parentérale.
Leurs effets secondaires sont variables en fonction de la famille à laquelle
ils appartiennent et restent un facteur limitant à lutilisation
de nombreux produits. Parmi les antalgiques antipyrétiques utilisables
nous retiendrons le paracétamol et le propacétamol. Précurseur
du paracétamol, le propacétamol agit sur les cyclo-oxygénases
et réduit la synthèse de prostaglandines algogènes. Son
action sur la douleur est essentiellement périphérique. Une action
centrale existe toutefois (analgésique et surtout antipyrétique).
Il a peu de contre-indications (allergie) et deffets secondaires (hépatiques)
en utilisation aiguë à dose thérapeutique. Il est rarement
suffisant en monothérapie et fera lobjet dassociations thérapeutiques
avec un AINS ou un morphinique.
Les AINS sont un ensemble de substances hétérogènes sur
le plan chimique qui partagent certaines propriétés pharmacocinétiques
et ont des effets thérapeutiques et secondaires communs. Ils sont actifs
sur lhyperalgésie provoquée par les prostaglandines, modèle
de la douleur aiguë traumatique. Laction analgésique est plus
précoce et indépendante de leffet anti-inflammatoire. Il
nexiste pas de relation dose/effet. Lanalgésie ne saccompagne
pas de somnolence ou de dépression respiratoire, il ny a pas de
phénomène de tolérance. En ce qui concerne les AINS oraux,
il est préférable de choisir des produits incisifs daction
rapide et de demi-vies courtes comme les acides propioniques (kétoprofène,
naproxène
), les acides anthraliniques (acide niflumique). Le kétoprofène
injectable sutilise chez ladulte seul ou en association au paracétamol,
à un sédatif ou à un opioïde. En pratique, lors dune
utilisation de courte durée, les risques hémorragiques ou digestifs
sont insignifiants. Son élimination rénale dans les 6 heures après
injection en fait un produit de choix, on limitera toutefois les posologies
en cas dinsuffisance rénale patente, dhypovolémie
importante, de déshydratation ou dâge avancé. Les
seules contre-indications absolues sont lallergie spécifique et
la présence dun ulcère gastro-duodénal en phase active
Antalgiques morphiniques (4, 28, 31, 32) :
Ils existent sous forme entérale et sont indiqués dans les douleurs
moyennes, et sous forme parentérale réservée aux douleurs
fortes par excès de nociception. Ils se répartissent en deux familles,
morphiniques agonistes et morphiniques agonistes antagonistes.
Parmi les morphiniques utilisables par voie entérale dans le cadre de
douleurs moyennes occasionnées par des contusions, entorses, plaies ou
petites fractures périphériques non chirurgicales, il est possible
de citer :
le dextropropoxyphène associé au paracétamol
la codéine, en association selon différents dosages avec
le paracétamol
Lassociation aux AINS, en labsence de contre indication est fréquente
et potentialise leffet analgésique. De par le délai daction
de ces produits (15 à 30 minutes), leur utilisation ne se conçoit
quen relais dantalgiques injectables ou dans une structure de consultation
et soins externes.
Les morphiniques utilisables par voie parentérale sont soit dorigine
naturelle (morphine) soit dorigine synthétique (fentanyl, nalbuphine
) et sont les seuls médicaments capables de soulager les douleurs
sévères par excès de nociception. Ils présentent
toutefois un certain nombre deffets secondaires dont le principal problème
tient à la diminution de la sensibilité des centres respiratoires
au CO2 (même à faible dose) responsable dhypercapnie et de
bradypnée. La dépression respiratoire va parfois jusquà
lapnée, le patient pouvant toutefois reventiler sil est continuellement
stimulé verbalement. Les morphiniques de synthèse en particulier,
sont responsables dune certaine rigidité musculaire pouvant rendre
ventilation au masque et intubation difficiles. Chez le patient hypovolémique,
lhypotension peut être aggravée par la diminution de lhypertonie
sympathique et par la stimulation parasympathique. Les morphiniques stimulant
le système nerveux parasympathique, il en résulte également
une bradycardie et la possibilité de nausées et vomissements.
Une injection lente préviendra également les réactions
nauséeuses. Une insuffisance rénale associée pourra prolonger
laction des morphiniques. Les autres problèmes tels que possible
rétention urinaire, tolérance, dépendance physique et assuétude
ne se posent pas en urgence. Tous les morphiniques sont utilisables. Le choix
sera fait en fonction du contexte, des propriétés respectives
des produits et de leurs éventuels effets secondaires.
Il est impossible de donner précisément une dose moyenne efficace
du fait des différences physiologiques de seuil douloureux, de lassociation
possible de traitements préalables, dune éventuelle prise
dalcool ou de linjection concomitante de sédatifs ou dhypnotiques.
Seule la méthode de titration intraveineuse des morphiniques et de réinjections
régulières (figure 3) permet de trouver la dose analgésique
efficace et déviter les principaux effets secondaires (30, 31,
32).

QUAND UTILISER LES
TRAITEMENTS ANTALGIQUES ?
Le traitement le plus efficace en matière de douleur aiguë sera
celui de létiologie de cette douleur (réduction de la luxation
de la tête humérale par exemple). Mais ce traitement étiologique
nest possible que si le diagnostic est établi, et ne donne pas
toujours une analgésie suffisante et rapide. De plus, la phase diagnostic
et la réalisation du traitement étiologique demandent du temps.
En attendant, tout doit tendre très précocement à supprimer
la douleur ou tout au moins, à la rendre tolérable (33).
COMMENT LES UTILISER
?
A lexemple de la conférence de consensus en médecine durgence
consacrée au traitement médicamenteux de la douleur de ladulte
dans un service daccueil et durgence (33), il est possible de sinspirer
dun organigramme décisionnel (Figure 4) permettant de gérer
au mieux les différentes étapes de la prise en charge de la douleur
qui doivent comprendre laccueil, lévaluation, la prise en
charge, la réévaluation et la surveillance de ce traitement. Lalgorithme
proposé est celui présenté par le Dr Sylvie Baqué
au nom du GEDOU (Groupe dExpert Douleur Urgence).

CONCLUSION
La douleur fait partie du quotidien de laccueil des urgences : elle
nest ni banale, ni inéluctable. Rechercher lexistence dune
douleur pas toujours exprimée, la quantifier dans un but thérapeutique,
utiliser les médicaments justes, par la bonne voie, à la dose
et à la fréquence adaptée, est un objectif prioritaire
de toute équipe de soin dun service durgences (33).
Jean-Louis
Ducassé
Pavillon Urgences & Réanimation
CHU Purpan - 31059 Toulouse
E-mail : ducasse.jl@chu-toulouse.fr
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Ceci ne concerne que les adultes et les adolescents de plus de 15 ans.