Médecin Général Henri JULIEN

La Défibrillation Semi-Automatique
Prolégomène d’une mini-révolution médicale, ou de Galilée à Pasteur.

La diffusion des Défibrillateurs Semi-Automatiques (DSA) en France restera dans la petite histoire des urgences comme le type, hélas non isolé, de résistance et de retard à l’adoption d’une avancée technique aux avantages opérationnels évidents. Il est même étonnant que le pays de Descartes et de Claude Bernard n’ait pas accepté plus rapidement le progrès évident qu’apporte cette avancée technique autorisée par l’informatique qui a par ailleurs envahi notre espace quotidien : téléphone portable, réseau internet ou micro-ordinateur.
Qu’est-ce que le DSA ? C’est un appareil nouveau. Les progrès de l’informatique rendent possible une analyse fiable de l’activité électrique du cœur à partir d’une banque de donnée et ainsi de reconnaître les troubles du rythme accessibles à la défibrillation. La miniaturisation des composants a permis de construire des défibrillateurs complètement automatiques implantables. Des malades à risques sont aujourd’hui opérés afin d’implanter un petit défibrillateur capable de réduire une fibrillation ventriculaire dès son déclenchement, sans même que le plus souvent le porteur bénéficiaire ne s’en aperçoive.


Il n’est pas possible d’implanter ce genre d’appareil chez tous les français, en prévision d’un futur arrêt cardiaque ! Pour faire bénéficier de la technique le plus grand nombre lorsque survient le besoin, il faut donc qu’un tiers apporte un appareil du même type, installe les électrodes, et appuie sur le bouton si l’appareil a reconnu une situation rythmique accessible à la défibrillation. C’est ainsi que sont nés les DSA.
La diffusion retardée des DSA ne peut s’expliquer que par un déficit d’information de nos confrères, et au premier chef de nos confrères appartenant au monde de l’urgence. C’est ce déficit que ce numéro spécial tente de combler. Il est temps que le corps médical et paramédical dans son ensemble, les partenaires de la chaîne de secours et soins découvrent enfin les véritables dimensions de l’outils, le véritable enjeu représenté par l’introduction de cette technique capable de transformer le devenir des victimes de mort subite. Cela a été déjà réalisé dans d’autres pays depuis déjà plus de dix ans.


Transformons notre retard en avantage en intégrant sans état d’âme les expériences acquises à l’étranger, profitons de la performance de notre chaîne de secours et soins qui inclut professionnels de secourisme en équipe que sont les sapeurs pompiers, et les médecins d’urgence qui en France vont au chevet de la victime, pour obtenir des résultats meilleurs encore que dans les pays qui ne se sont pas dotés des mêmes niveaux de performance des maillons de la chaîne. Ceci est à notre portée. La qualité des résultats des expérimentations menées en France laissent clairement espérer que nous pouvons atteindre les meilleurs scores de résultats.
Donnons à notre chaîne de secours et soins le meilleur niveau d’efficacité. Donnons aux Français victimes de mort subite les plus grandes chances de survivre sans séquelle. Ceci est déjà réalisé dans quelques grandes villes.

La référence à Galilée et Pasteur est certes grandiloquente
mais elle ne manque pas de justifications :


Galilée s’est montré à la fois en avance sur son temps et respectueux de l’évidence scientifique. Comme lui reconnaissons :
• Que les défibrillateurs semi-automatique sont des appareils fiables, avec plus de 20 ans de recul il est possible d’affirmer que leur sensibilité, c’est à dire la capacité des défibrillateurs semi-automatique à reconnaître une fibrillation ventriculaire est supérieure à 98%, leur spécificité, c’est à dire le fait que lorsqu’ils proposent une défibrillation ils ne fassent pas d’erreur par excès est quasiment de 100%.
• Que l’utilisation des défibrillateurs semi-automatiques est sans danger pour l’utilisateur, aucun accident ou incident concernant les utilisateurs, par définition non-médecins, n’a été rapporté. La démarche de formation, les tests électriques pratiqués automatiquement par l’appareil ont certainement contribué à ce fait, mais force est de constater que dans l’étude française dont la cohorte dépasse aujourd’hui plus de deux mille cas, aucun accident, ni incident sérieux n’a été à déplorer.
• Que l’utilisation du défibrillateur semi-automatique par les équipes de prompt secours françaises, équipes de sapeurs pompiers ou secouristes en équipe associatifs, décuple les chances de survie d’une victime de mort subite
Elle est de 2% en moyenne en France aujourd’hui sans défibrillateur semi-automatique ! Avec le DSA, un patient sur trois victime d’une fibrillation ventriculaire arrivent vivant à l’hôpital. 10% reprennent le travail !

Comme Galilée disons : et pourtant ils fonctionnent et sont efficaces !

Pasteur n’était pas médecin. Il était chimiste. Qui peut dire que la vaccination n’est pas une des meilleurs armes de la médecine. Le défibrillateur semi-automatique a été mis au point par des informaticiens pour des non médecins.
Il doit être utilisé par des non-médecins.
Il faut que les médecins acceptent ce fait. Il ne s’agit pas d’une délégation de responsabilité ou de compétence, ni d’une concurrence déloyale, il s’agit d’une technique nouvelle qui renforce l’action, le champ de contrôle, l’efficacité des médecins eux-mêmes. La réaction corporatiste n’est pas de mise, les médecins, dans leur ensemble, verront leur position renforcée par l’utilisation des défibrillateurs semi-automatiques avant leur arrivée en personne sur le terrain :
• Pendant des années j’ai personnellement «décallé» pour arrêts cardiaques sur les ambulances de réanimation de la brigade ou du SAMU. Le bilan final avait de quoi désespérer les plus solides et les plus opiniâtres des médecins d’urgence : une fois sur cent, deux fois dans les meilleurs cas, la course contre la montre, les risques pris lors des déplacement avec deux tons, les efforts des sauveteurs, les prouesses techniques (intubation rapide, sous-clavière à la volée, rapidité et pertinence des médications) étaient suivis de résultat positif. Et c’est le plus souvent couverts de sueur qu’il fallait annoncer, 99 fois sur cent, à la famille, puis au régulateur que, malgré les efforts, la qualité des techniques, la victime était «Delta Charlie Delta».
Aujourd’hui nos jeunes confrères qui arrivent au chevet d’un arrêt cardiaque traité de première intention par DSA, peuvent se consacrer à la réanimation d’un trouble du rythme et l’amener vivant à l’hôpital en prodiguant des soins non pas à un mort mais à un organisme victime d’un accident grave. Si l’on songe que 10% des fibrillations ventriculaires décelées par l’appareil ressortent vivants de l’hôpital et sont capables de reprendre le travail, il y a aujourd’hui une situation nettement plus valorisante et motivante.
• L’action des médecins est renforcée, les résultats meilleurs comme le prouvent les expérimentations en France : dans les conditions d’utilisation «à la Française» un tiers des victimes d’arrêt cardiaque présentent une fibrillation ventriculaire, plus de 20% des fibrillations ventriculaires ainsi objectivées par les défibrillateurs semi-automatiques sont réduites par les secouristes dotés des DSA, mais lorsque l’équipe médicale arrive 20% sont encore accessibles à la défibrillation après médicalisation ! Ceci laisse entendre qu’en France, du fait de la présence de médecins sur le terrain, les résultats globaux de la DSA devraient être excellents.
• L’utilisation des D.S.A. par des non médecins permet aux médecins d’apprécier la qualité des gestes effectués, les délais de mise en œuvre des secours avant leur arrivée sur le terrain. Avec le D.S.A. les médecins disposent d’un moyen efficace de contrôle des gestes qui ont été effectués avant leur arrivée. La mémoire de l’appareil, accessible aux seuls médecins, leur permet d’analyser, à posteriori, l’état de l’activité cardiaque, la chronologie et les horaires des gestes effectués, les données d’ambiance, par l’enregistrement automatique des voix et des bruits. Le contrôle médical s’en trouve facilité et renforcé. Nous pouvons disposer enfin d’un outil valable d’évaluation de nos moyens, de notre organisation. Et les premiers résultats sont bons. Tout à fait comparables à ceux des pays qui ont adoptés ces appareils depuis plus longtemps que nous.

Adoptons la D.S.A. comme nous avons fait nôtre la vaccination.

Chaque minute qui passe après la survenue d’une fibrillation ventriculaire entraîne 7% de morts, deux tiers des morts subites devraient présenter une fibrillation. L’avenir nous confirmera ou infirmera ces chiffres mais nous n’avons pas le droit de condamner à la mort une cohorte aussi importante de victimes alors que le moyen existe, qu’il peut être employé par nos équipes de secours et soins, non médicales et médicales.
Bien sûr il existe des limites, des difficultés, des améliorations possibles :
Les morts d’origine traumatiques ne sont pas ou peu accessibles, un traumatisé qui meurt est plus difficile à ranimer, il y a d’autres causes à son décès que la fibrillation. Les enfants de moins de 36 kg ne bénéficient pas encore de la technique.
Les appareils coûtent chers. Ce dernier argument est très souvent opposé. Pourtant le rapport coût efficacité d’une échelle semi-automatique qui vaut jusqu’à deux millions de francs nouveaux est à mettre en rapport avec le prix d’un DSA qui vaut 20.000 F. Mais il est vrai que les constructeurs doivent également faire un effort. A l’heure de l’effondrement des prix des appareils électroniques il doit être possible d’aller dans le sens d’une modération des coûts.
Nous avons volontairement limité l’emploi du DSA en France aux secouristes détenteurs d’une formation et bien sûr au personnels paramédicaux. Ceci nous éloigne du concept de «public access» qui montre son efficacité aux USA. Utilisés dans les lieux regroupant du public par les policiers, les gardiens, les employés, les DSA permettent de sauver jusqu’à 57% des morts subites ! C’est dire qu’il nous reste encore du chemin à faire. Des mentalités à changer.

Ce numéro spécial a une ambition : faire connaître l’appareil, mais au-delà de l’appareil, le concept nouveau que constitue la défibrillation semi-automatique. Ce numéro se compose de quatre parties :
Une présentation du concept et la justification de l’emploi de l’appareil, en utilisation extra européenne et en France où il est de fait utilisé depuis cinq ans.
La connaissance technique des D.S.A. et leur présentation par la plupart des diffuseurs d’appareil en France.
La démarche de formation qui préside à l’emploi de l’appareil en France telle qu’elle a été définie par les textes réglementaires.
Quelques réflexions sur l’utilisation des D.S.A. dans des situations particulière, avion, bateaux, à la campagne etc.…
Remerciements à tous les médecins, formateurs, techniciens qui ont collaboré à la rédaction de cette revue qu’ils soient civils ou militaires, rouges ou blancs, professeurs ou infirmiers, appartenant à des organismes publics ou privés, français ou étrangers, anesthésistes réanimateurs ou cardiologues. Merci pour leur amicale et indispensable collaboration.

En souhaitant que cette lecture contribue à renforcer la chaîne de secours et soins développée en France autour des deux pivots que sont d’une part les équipes de sapeurs pompiers, d’autre part les SAMU et les médecins de sapeurs pompiers urgentistes, et que son efficacité en soit accrue. Comme Galilée et Pasteur œuvrons, avec humilité et à leur exemple à la diffusion des techniques pour le bien de nos concitoyens.

Médecin Général Henri JULIEN
Ancien médecin chef des Sapeurs Pompiers de Paris (1988-1995)
Membre de l’observatoire national de secourisme
Vice président de la ligue contre la mort subite
Commandant l’Ecole Nationale de Spécialisation du service de santé pour l’armée de terre.
E.mail :
julien.HF@wanadoo.fr