Denis DEVICTOR


Les déshydratations aiguës
du nourrisson


Aujourd’hui, des enfants meurent encore de déshydratation aiguë dans les pays développés. Nous ne pouvons donc banaliser cette question classique de la pédiatrie d’urgence, d’autant plus qu’il s’agit d’une pathologie fréquente. Il est possible actuellement de proposer des protocoles simples basés sur une physiopathologie claire qui permettent de faire face à la majorité des situations.


BREF RAPPEL PHYSIOPATHOLOGIQUE

Il est important de connaître quelques particularités du métabolisme de l’eau du nourrisson et les grands mécanismes de déshydratation rencontrés à cet âge.

LES PRINCIPALES PARTICULARITÉS DU MÉTABOLISME DE L’EAU CHEZ LE NOURRISSON :
Quatre points sont essentiels à retenir :
• Un enfant est essentiellement constitué d’eau.
• Celle-ci est principalement située dans le secteur extra cellulaire.
• Son renouvellement est très rapide.
• Le nourrisson dépend entièrement d’autrui pour satisfaire ses besoins hydriques.

Ces particularités sont d’autant plus vraies que l’enfant est petit. De façon plus précise, un nourrisson est constitué de 70 à 80% d’eau, dont 45% se trouve dans le secteur extra cellulaire ; ses besoins sont de 100 ml/kg/jour. Le grand enfant est constitué de 60% d’eau dont seulement 20% se situe dans le secteur extra cellulaire et ses besoins sont de 20 ml/ kg/jour.
Ces principes permettent de comprendre la grande fragilité du nourrisson à tout déséquilibre de sa balance hydrique. Ils permettent également de comprendre la gravité potentielle des déshydratations et leur retentissement rapide sur le secteur extra cellulaire et notamment sur la volémie. La baisse de la volémie peut conduire au choc hypovolémique et par conséquent à une défaillance multiviscérale qui fait toute la gravité des déshydratations. La particularité de ces chocs est qu’ils peuvent survenir très brutalement chez un enfant qui donnait l’illusion d’avoir une déshydratation modérée quelques heures auparavant.

LES PRINCIPAUX MÉCANISMES DES DÉSHYDRATATIONS :
Il est classique de séparer les déshydratations en déshydratations intra-cellulaires et déshydratations extra-cellulaires. Cette distinction est artificielle car les déshydratations sont le plus souvent globales. D’autre part cette nuance a peu d’intérêt pratique.
Il est également habituel de classer les déshydratations suivant la perte respective d’eau et de sel. Si la perte d’eau est égale à la perte de sel, la natrémie est normale, et l’osmolarité sanguine est normale et la déshydratation est dite isotonique. C’est le cas des déshydratations par brûlures (le plasma perdu au niveau de la brûlure contient 150 mEq/l de sel), et des diurèses osmotiques (les urines dans ce cas contiennent 100 mEq de sel par litre). C’est surtout le cas de bon nombre de déshydratations par diarrhée. Plus souvent, la perte d’eau est supérieure à la perte de sel. Il existe alors une hypernatrémie et la déshydratation est hyperosmolaire ou hypertonique. C’est le cas de la majorité des gastro-entérites aiguës (les vomissements contiennent 50 mEq/l de sel), des coups de chaleur (la sueur contient 10 mEq de sel par litre) et des diabètes insipides (il s’agit d’une perte d’eau libre non liée au sel).
Plus rarement, la perte de sel est plus importante que la perte d’eau. Il existe alors une hyponatrémie et l’osmolarité sanguine est basse ; la déshydratation est dite hypotonique. C’est le cas des syndromes de perte de sel.

CAUSES

Elles sont schématisées sur le tableau 1. Théoriquement un déséquilibre de la balance hydrique peut être entraîné par une augmentation des pertes ou par une insuffisance d’apports. Dans l’immense majorité des cas, les déshydratations du nourrisson sont dues à une augmentation des pertes. En effet, les diarrhées, notamment par gastro-entérite virale, représentent 80% des causes de déshydratation du nourrisson. Il s’agit le plus souvent de diarrhée à rotavirus évoluant par épidémie hivernale. Il peut s’agir également de diarrhée invasive liée à différents germes entéropathogènes (salmonelle, shigelle, colibacille).

DIAGNOSTIC

Les signes cliniques apparaissent pour une perte de poids supérieure à 5%. Ils sont rappelés sur la figure 1. La sensibilité de chaque signe pris individuellement est médiocre d’où l’importance de leur association et surtout la nécessité de
quantifier la déshydratation en pesant l’enfant. La distinction classique entre signes des déshydratation extra ou intra cellulaire à peu d’intérêt pratique comme nous l’avons vu. En fait, tout dépend de la rapidité d’installation de la déshydratation. Si la perte d’eau s’installe lentement, elle touchera également le secteur extra et intra-cellulaire. Si, à l’inverse, elle est rapide, c’est le secteur extra-cellulaire qui sera le plus touché.


EXAMENS BIOLOGIQUES

Dans la majorité des cas les examens biologiques sont inutiles. C’est le cas des déshydratations modérées dont la cause est évidente.
Dans les autres cas, ils sont nécessaires. Ils ont pour but d’apprécier la gravité de la déshydratation et surtout ils sont indispensables pour conduire la réhydratation.

LES EXAMENS SANGUINS :
Les gaz du sang peuvent mettre en évidence une acidose métabolique due à la production d’ions H+ par souffrance cellulaire, de corps cétoniques, d’acide lactique, à une perte accrue de bicarbonate par diarrhée, ou par tubulopathie. L’alcalose métabolique est très rare et peut être due à des vomissements. Elle doit faire immédiatement évoquer une sténose du pylore chez le nourrisson.
Le ionogramme sanguin permet de noter une hémoconcentration (augmentation de l’hématocrite et de la protidémie) et une insuffisance rénale qui est le plus souvent fonctionnelle (augmentation de l’urée et de la créatinine sanguine). La natrémie est fonction du mécanisme de la déshydratation comme nous l’avons vu. Les grandes hypernatrémies doivent faire penser à un excès d’apport sodé par mauvaise reconstitution des solutions de réhydratation. A l’inverse, les grandes hyponatrémies peuvent être observées chez les enfants réhydratés avec de l’eau pure.
L’hyperkaliémie est liée à la souffrance cellulaire, à l’acidose et à l’insuffisance rénale. L’hypokaliémie est plus rare et peut être due aux vomissements ou à la correction de l’acidose.
Une hypocalcémie, une hyperphosphorémie, sont retrouvées dans les déshydratations sévères. L’hyperglycémie est fréquente dans les déshydratations hypernatrémiques. Elle peut être très importante. Il faut en tenir compte dans le calcul de la natrémie (une augmentation de la glycémie de 1 g/l entraîne une diminution de la natrémie de 1,6 mEq/l).
L’osmolarité, demandée sur le ionogramme sanguin, sera élevée en cas de déshydratation hypernatrémique ou à l’inverse basse dans les déshydratations hyponatrémiques.

DANS LES URINES :
Les examens urinaires, ionogramme sanguin, glycosurie, urée, créatinine, osmolarité, pH, sont importants à obtenir dès la première miction. Ils renseignent sur l’adaptation rénale, la cause rénale ou extra-rénale de la déshydratation, le caractère fonctionnel ou organique d’une insuffisance rénale.
Une oligurie associée à une déshydratation traduit une adaptation rénale et doit faire rechercher une cause extra-rénale à la perte hydro-électrolytique. A l’inverse, une diurèse normale ou augmentée associée à une déshydratation traduit une inadaptation rénale et doit faire rechercher une cause rénale.

LES AUTRES EXAMENS :
Des examens sont réalisés en fonction du contexte : numération formule sanguine, examens microbiologiques (E.C.B.U., hémoculture, coproculture, recherche virale, ponction lombaire).

TRAITEMENT

Dans les déshydratations modérées, la réhydratation se fera par voie orale. Dans les déshydratations sévères, la réhydratation se fera par voie veineuse. Les protocoles de réhydratation par voie orale et par voie veineuse ont été considérablement simplifiés ces dernières années. Quelques principes fondamentaux sont rappelés en encadré.

LES DÉSHYDRATATIONS MODÉRÉES :
La réhydratation orale doit toujours être préférée. Les principaux solutés de réhydratation orale (SRO) disponibles en France sont reportés sur le tableau 2. Leur composition tient compte des recommandations de l’ESPGAN qui a adapté la teneur des solutés en sodium, potassium, chlore et bicarbonates selon les pertes hydro-électrolytiques dans les entérites à germes les plus fréquemment rencontrés en Europe (comme les rotavirus). Les solutés dit OMS ne sont pas adaptés aux déshydratations rencontrés en Europe car leur teneur en sel est trop importante.

Les SRO se présentent en sachets de poudre à diluer dans 200 ml d’eau. La reconstitution de ces solutions doit être clairement expliquée aux parents. Ces solutés sont administrés à volonté en fonction de la soif de l’enfant. L’administration doit être fractionnée, surtout si l’enfant vomit. Dans ce cas, il faut donner le soluté bien frais, par petites gorgées, éventuellement même au début à la cuillère. En cas d’allaitement maternel, il faut poursuivre l’allaitement parallèlement à la réhydratation orale. Les SRO ne doivent pas être administrés seuls plus de 24 heures et il convient de réalimenter précocement les enfants atteints de diarrhée aiguë, même si cette pratique va à l’encontre de certains tabous solidement ancrés chez les mamans comme chez beaucoup de médecins. En pratique, chez l’enfant de plus de 3 mois, six heures après le début de la réhydratation orale, on peut réalimenter le nourrisson, le plus souvent avec son lait habituel. Si son alimentation était déjà diversifiée, on pourra reprendre dès le lendemain. En cas d’échec ou de diarrhée plus sévère, ou chez l’enfant de moins de trois mois, il faudra utiliser un lait sans lactose ou pauvre en lactose et partiellement. Le succès de ce nouveau régime permettra de poursuivre ce lait 5 à 10 jours. En cas d’échec, on utilisera un lait fortement hydrolysé pendant un mois.
La surveillance des déshydratations dépend beaucoup du contexte local, de la possibilité de l’enfant à boire et de la compréhension des parents.

LES DÉSHYDRATATIONS SÉVÈRES :
En pratique, le traitement comporte plusieurs phases qui sont le traitement d’un choc hypovolémique éventuel, puis la perfusion de soluté hydro électrolytiques en attendant les résultats du ionogramme sanguin puis l’adaptation de cette perfusion en fonction des résultats de celui-ci.

Le traitement du choc hypovolémique :
Il s’agit d’une urgence. Il convient de mettre une voie veineuse en urgence. Dans un tel contexte, le recours aux voies veineuses exceptionnelles (voie intra-osseuse, sinus longitudinal supérieur) est parfois nécessaire. Cette voie permet l’apport de sérum salé isotonique par bolus de 10 ml/kg. Ces bolus sont renouvelés jusqu’à diminution de la tachycardie, normalisation du temps de recoloration, amélioration de l’état de surface. Un remplissage de 30 à 40 ml/kg, voire plus, est parfois nécessaire. S’il existe un collapsus sévère avec chute de tension, on préfèrera utiliser des macro-molécules aux injections de sérum salé. Le choix se porte actuellement vers les gélatines (plasmion ®) ou vers les amidons (Hestéril à 6%) plutôt que l’Elohès. Un remplissage de 20 ml/kg en 20 mn, éventuellement renouvelé, permettra de corriger le collapsus. Comme dans toute expansion volémique, il faudra surveiller la taille du foie et ausculter les poumons à la recherche d’apparition de crépitants qui devraient faire interrompre le remplissage.

La réhydratation par voie veineuse :
La formule est simple. Il s’agit, en attendant l’ionogramme, de réaliser une perfusion de glucosé à 5% contenant 5 g de sel par litre, perfusée à la vitesse de 5 ml/kg/heure. Cette formule permet de répondre à l’immense majorité des situations. On remarquera qu’il n’existe pas de potassium dans cette solution car on ne sait jamais le niveau de départ de la kaliémie. Certains enfants présentent une hyperkaliémie et d’autres une hypokaliémie.
La réception du ionogramme permet de différencier les déshydratations hypernatrémiques des déshydratations isonatrémiques ou hyponatrémiques. En cas de déshydratation hypernatrémique, il faut éviter une baisse rapide de la tonicité du secteur extra-cellulaire qui serait responsable de mouvements d’eau rapides, du secteur extra-cellulaire vers le secteur intra-cellulaire et la création d’un œdème cérébral. La réhydratation doit donc être lente, en deux à trois jours. La natrémie ne doit pas baisser de plus de 0,5 mEq/l/heure. On utilisera donc la formule précédente dans laquelle on ajoutera du Kcl à 2 g/l si la kaliémie est normale et que la diurèse a repris, et du Gluconate de calcium à 2 g/l.
Le débit de la perfusion est réajusté dès les premières heures en fonction de l’évolution du poids, des signes de déshydratation, de la natrémie. Dans les déshydratations très hypernatrémiques (supérieures à 175 mEq/l de sodium), on peut être amené à rajouter du sel dans la solution précédemment décrite.
En cas de déshydratation avec hyponatrémie sévère, il est nécessaire de corriger rapidement l’hyponatrémie car ces situations s’accompagnent d’hyperhydratation intra-cellulaire avec œdème cérébral. Pour faire remonter la natrémie au-delà de 125 mEq/l, la quantité de sodium administrée peut être calculée grâce à la formule suivante : mEq de sodium administré = 125 – natrémie du malade x 0,6 x poids en kg.
La surveillance de la réhydratation est avant tout clinique : poids toutes les six heures, abondance des selles, diurèse toutes les six heures, température, diminution des signes de déshydratation, périmètre crânien, ionogramme sanguin toutes les quatre à six heures en fonction de la sévérité de la déshydratation.

La reprise de l’alimentation per os :
Le plus tôt possible et en général après 24 à 48 heures de réhydratation par voie veineuse, on reprendra un apport par la bouche selon le schéma précédent.

LES COMPLICATIONS

Celles-ci doivent être recherchées lors de l’examen initial et au cours de l’évolution.

LE CHOC HYPOVOLÉMIQUE :
C’est lui qui met en jeu le pronostic vital de l’enfant. Il peut être très trompeur car la chute de la tension artérielle chez l’enfant est un signe tardif. D’autre part, le choc peut être quasiment inaugural. S’il se prolonge il peut entraîner une défaillance multi viscérale responsable du décès.

LES COMPLICATIONS NEUROLOGIQUES :
Il s’agit le plus souvent de convulsions voire d’état de mal convulsifs. Ces convulsions surviennent le plus souvent au cours de la réhydratation trop rapide d’une déshydratation hypernatrémique. Il s’agit donc d’une erreur de réhydratation. Celle-ci a entraîné une chute trop rapide de la natrémie qui a pour conséquence un œdème des cellules cérébrales. Ce type d’accident est prévenu par l’utilisation de soluté contenant au moins 5 grammes de NaCl par litre dans les déshydratations hypernatrémiques. En effet, il convient de faire baisser très lentement la natrémie. En cas de convulsions par chute trop rapide de celle-ci, le traitement repose sur l’administration de Nacl 1,5 mEq/kg par voie veineuse. L’état de mal épileptique nécessite le transfert de l’enfant en réanimation.
Les autres complications neurologiques sont tout à fait exceptionnelles. Il s’agit de l’hématome sous-dural qui est plus un mythe qu’une réalité, et des thromboses veineuses cérébrales ou hémorragies intra-parenchymateuses.

LES COMPLICATIONS RÉNALES :
Il s’agit des insuffisances rénales fonctionnelles, plus fréquentes que l’insuffisance rénale organique. La différence est faite par l’étude du rapport urée urinaire/urée plasmatique, Na urinaire/K urinaire. La thrombose des veines rénales est exceptionnelle après l’âge de 6 mois et doit être évoquée devant une hématurie associée à une augmentation du volume des reins. Il peut s’agir également d’une nécrose corticale due au choc. Celle-ci se traduira par une anurie qui devra être surveillée en réanimation.

CONCLUSION

Les déshydratations sont encore fréquentes et potentiellement graves. Il existe des formes d’évolution très rapide qui peuvent engager le pronostic vital en quelques heures. Les protocoles de prise en charge ont été considérablement simplifiés ces dernières années. Ils devraient permettre de faire face à la majorité des situations.

Professeur Denis DEVICTOR
Service de Réanimation Pédiatrique
Hôpital de Bicêtre
78 rue du Général Leclerc
94275 Le Kremlin-Bicêtre