Editorial

Politique des conflits.
Une raison d’espérer ?

Qualifié de grand penseur du désordre, Nicolas Machiavel concevait la politique de la cité comme un mouvement dynamique permanent. Dans son discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel fait, certes, l’éloge du conflit, expression ultime de liberté. Mais ce conflit n’est pour lui qu’un prétexte au rapprochement sur l’essentiel, c’est-à-dire l’évolution de la société, des groupes s’opposant pour la prise d’un pouvoir. Dans son approche critique de la philosophie politique, il réfute les certitudes des camps opposés, et leur permet ainsi de penser ensemble. Il substitue à l’alternative des pouvoirs de décision une articulation conjointe. Au « si tu as tort, j’ai raison » (et inversement), il préfère « ayons raison ensemble ».
Ce philosophe Florentin dont la pensée éclaira tout le début du XVIème siècle observerait avec humour les rapports de force régissant le bipartisme des organismes en charge du secours préhospitalier, et trouverait, dans leur conflit, que l’on pourrait qualifier d’ancestral, raison d’espérer. Suivons le donc dans sa réflexion sur la dimension ontologique du pouvoir, elle nous permettra de regarder l’avenir avec plus de sérénité.
Un des points d’achoppement majeur actuel est le rôle que doivent jouer les infirmiers. A ce propos, un long article paru dans le Figaro*, et soulignant la part de plus en plus importante prise par le personnel paramédical dans l’hôpital, éclaire la réflexion. Les manipulateurs radio perfusent et réalisent, souvent seuls, les scanners. Dans certains services du CHU de Lille, des infirmiers, dûment formés, conduisent de bout en bout des coloscopies. A la Pitié-Salpêtrière, les infirmières en cancérologie interprètent les examens complémentaires et modifient les traitements. Nul de voit dans cette évolution une régression quelconque, mais au contraire, à travers le transfert de compétence, une meilleure disponibilité des médecins pour d’autres tâches, plus complexes. Imaginerait-on la présence d’un obstétricien pour chaque accouchement réalisé en France ? Les sages-femmes, depuis longtemps, ne les sollicitent que pour les actes spécialisés. Pourquoi la même approche ne peut être évoquée pour le préhospitalier ? Cette simple question soulève les passions, mais nous touchons là, me semble-t-il, le domaine de l’irrationnel. Les plus beaux esprits, parfois, réfutent toute analyse critique. Faire intervenir un médecin, denrée de plus en plus rare, pour une tâche ne relevant pas strictement de son art ne le valorise en rien, et l’empêche d’être utile au même moment là où l’on a peut-être plus besoin de lui. Osons même dire qu’à vouloir faire ce que fait très bien un paramédical parfaitement formé, le médecin va finir par se confondre avec cette fonction. Pour autant il faut préserver, à la différence des pays anglo-saxons, la présence médicale préhospitalière lorsque cela est nécessaire. Il faut même la renforcer dans sa réalité et faire en sorte qu’un médecin soit disponible dans les vingt minutes en tous points du territoire, ce qui est loin d’être le cas. C’est là qu’est le juste combat, et non pas dans une lutte frileuse pour empêcher les paramédicaux de faire ce pour quoi ils ont été formés. Il faut donc valoriser, former et équiper les médecins de proximité (dont l’appartenance importe vraiment peu), mais ne les faire intervenir que pour exercer leur art. Il faut renforcer, en sus, les moyens aériens, permettant vraiment de rapprocher l’hôpital de tous les citoyens. Quand verrons-nous s’établir un plan « hélicoptère de secours », avec des rayons d’action des machines, équipées IFR, se rejoignant tous ? Tout le monde a encore à l’esprit l’histoire récente de ce pilote de petit avion qui s’est écrasé en soirée non loin d’un centre urbain, et a appelé lui-même les secours, mais n’a été retrouvé qu’au petit matin mort d’hémorragie faute d’un hélicoptère sanitaire local correctement équipé de moyens de détection pour localiser le crash. Histoire de chasse diront certains. Je réfute ce terme stupide, et à la limite odieux pour ceux qui le subisse. « Et oui, vous êtes mort, mais vous n’êtes qu’une histoire de chasse. Vous comprendrez que votre cas ne puisse être pris en compte ». Beaucoup est à faire chez nous qui subissons une partition réductrice de deux services dédiés au secours ? Quand nous déciderons-nous à n’avoir qu’une seule et même couleur d’ambulance, le jaune remplaçant avec bonheur le rouge et le blanc ? Bref, quand aurons-nous, enfin, un secrétariat d’Etat aux Urgence. La Roumanie vient de l’instituer. Perdrions-nous en France notre capacité à innover, doublés en cela par des pays émergents ?
Il est temps que Machiavel ait raison.


*16 avril. 2008. Martine Pérez. pg 11



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Dr. Jean-Claude Deslandes
Anesthésiste Réanimateur
Rédacteur en Chef
Auditeur INHES