|
Le 6 avril 2010, nous étions prés de 3000 médecins,
soignants, personnels des hôpitaux, à nous retrouver dans
la Cathédrale Saint Pierre, à quelques pas de la Faculté
de Médecine de Montpellier, tous réunis pour une cérémonie
à la mémoire dEric Delous. Quelques jours auparavant,
ce jeune chef de clinique danesthésie réanimation,
choisissait de quitter tout ce quil aimait, sa famille affectueuse,
ses amis fidèles, son métier qui était sa passion.
Je ne connaissais pas Eric, nous étions des centaines à
ne lavoir pas connu, mais tous, nous avons ressenti notre présence
comme une évidence. La Ministre de la Santé, Roselyne Bachelot
était présente, et cest inhabituel lorsquil
sagit dun tout jeune médecin. Lévènement
était fort et nous dépassait tous. Lémotion
était palpable, et le monde de la Santé se trouvait réuni
là dans une même communion de pensée, partageant la
même souffrance
Que sest-il passé dans lesprit de ce confrère
estimé par ses pairs, apprécié de tous, à
la carrière brillante, animateur talentueux des soirées
de linternat, dont il a été président de 2005
à 2007, musicien, sportif, amoureux de la vie ? Son chemin
de vie était exemplaire et plein de promesses. Sa bonté,
son humanité, le faisait aimer de tous. Alors, pourquoi ?
Quelques semaines auparavant, il avait été impliqué
dans un accident danesthésie chez un tout jeune enfant. Aucune
plainte navait été déposée, mais, ce
nest pas cela qui le préoccupait, car il était homme
à assumer ses actes. Médecin par idéal et conviction,
il ne supportait pas davoir failli à sa tâche. Il ne
supportait pas dêtre linitiateur de lésions dont
on ne pouvait connaître la durée. Cest sa maman, qui
avec une extrême dignité, a le mieux expliqué le choix
dEric : « Ne pouvant supporter la souffrance quil
avait provoquée, il a offert la sienne jusquà ce quelle
lui devienne insupportable. Il a, alors, offert sa vie ».
Des erreurs, nous en avons tous fait, et celui qui prétend être
exempt de reproches, ne doit pas avoir beaucoup soigné. Cette mort
« christique » nous interpelle tous, et a interpellé,
les autorités.
Si je ne partage pas toujours les prises de décision de notre Ministre,
notamment dans sa gestion de la Grippe porcine, il faut lui reconnaître
une grande honnêteté, car elle ne sest cachée
derrière aucune obligation due à sa fonction, et na
délégué personne. Elle a fait montre dun certain
cran, car elle savait quelle aurait à affronter le courroux
des jeunes confrères dEric. Philippe Cathala, Président
de lassociation des internes, a eu des paroles très fortes.
« Le monde des jeunes médecins veut comprendre comment tout
un système en est arrivé à sacrifier un de ses meilleurs
éléments. Tout le corps professoral lui prédisait
une grande carrière. Eric a été broyé par
labjecte inhumanité dun système, et la froideur
technocratique dune administration agissant hors de la réglementation
pour sanctionner un homme déjà blessé par une erreur
et non par une faute. uvrez, madame la ministre, pour que la souffrance
des soignants soit davantage prise en compte. Il est inadmissible quun
directeur dhôpital soit autorisé à prononcer
une mise à lécart dun personnel déjà
très affecté avant toute enquête administrative ou
tout dépôt de plainte ». Dans la journée
même, le Directeur du CHU était, décision exceptionnelle
et exemplaire, suspendu. Madame Bachelot a eu ce commentaire lapidaire
« Cest le moins que nous pouvions faire ».
Il faudra faire bien plus. Il faudra que la Nouvelle Gouvernance établisse
dautres relations avec le corps médical que purement comptables.
Le système est malsain. La loi HPST laggrave. Un directeur
ne devrait pas avoir la possibilité disoler un médecin
sans avis de ses confrères, dannihiler toute possibilité
de soutien amical de ses collègues. La confraternité est
indispensable à notre exercice. Il est urgent que nos établissements
de santé redeviennent des lieux où les médecins peuvent
sépanouir dans leur travail, au lieu de vivre sous la contrainte.
Les « boites » à soin, impersonnelles et
déshumanisées, qui sannoncent ne seront jamais quun
lieu de désespérance pour les soignants comme pour les soignés.
Pour correctement soigner, un médecin, comme les autres soignants,
a besoin de temps, de repos, de calme. Nos grands décideurs aimeraient-ils
être soignés, anesthésiés, opérés
par un médecin épuisé par une charge de travail toujours
plus importante, et déstabilisé par une réorganisation
des services lui donnant limpression dêtre un pion quon
déplace sur un échiquier ? Ce qui fait la force de
nos hôpitaux, cest dêtre la somme dindividualités
généreuses portées par un même enthousiasme
et la même fierté dappartenir à un système
évidemment altruiste. Etre médecin est un honneur et une
lourde responsabilité. Cela devrait imposer le respect de la fonction
et des hommes par ceux qui les emploient.
|
|